La Nacelle
A. Gédalge
Vogue, vogue, barque légère;
Tout dort, l'air est tranquille et pur;
Emporte-moi loin de la terre,
Berce-moi sous des cieux d'azur.
Déjà le bruit confus expire
Au sein des lointaines vapeurs,
Et du brouillard qui se retire
La lune sort comme un sourire
A travers un voile de pleurs.
La barque repose, et ma tête
Se penche sur le flot qui dort;
Sous ma rame une fleur s'arrête...
Faible débris que la tempête
Comme moi lança loin du bord.
Peut-être une amante pensive
Hier s'assit au bord des mers,
Et, d'une main inattentive
L'arrachant à sa douce rive,
Livra sa tige aux flots amers;
Ou bien peut-être qu'au rivage
Un jeune voyageur assis,
Dans l'ennui de son long voyage,
L'effeuilla sur le roc sauvage
En rêvant à son doux pays.
Ainsi quelque main ennemie
Détruit chaque fleur tour à tour,
Et sur la terre notre vie
Tour à tour se trouve flétrie
Par l'indifférence ou l'amour!
Vogue, vogue, barque légère;
Tout dort, l'air est tranquille et pur;
Emporte-moi loin de la terre,
Berce-moi sous des cieux d'azur.
Ah! si, couché dans ma nacelle,
Respirant son souffle adoré
Et bercé sur son cœur fidèle,
Je pouvais toucher avec elle
A quelque rivage ignoré!
Si, loin d'un vulgaire en délire
Trouvant un facile bonheur,
J'avais un vallon pour empire,
Des fruits, des baisers, son sourire,
Un chaume rustique et son coeur!
Si mes jours alors pleins de charmes,
Partagés entre elle et mon Dieu,
Trouvaient des voluptés sans larmes,
Des espérances sans alarmes,
Des réunions sans adieu!
Alors, ô nacelle rapide,
Tu t'arrêterais sans effort,
Et, repliant ta voile humide,
Désormais inactive et vide,
Tu flotterais plus près du bord!...
Mais maintenant, barque légère,
Vogue, l'air est tranquille et pur;
Emporte-moi loin de la terre,
Berce-moi sous des cieux d'azur.
Le matin blanchit le nuage,
La lune fuit en pâlissant,
Retournons, ô barque volage,
Retournons: là-bas, au rivage,
Un jour de douleur nous attend.
Sur cette grève qui soupire
Le flot vient briser sa fureur,
Et son murmure semble dire
Que là recommence l'empire
Du tumulte et de la douleur!
Vogue encore, ô barque légère;
Tout dort, l'air est tranquille et pur;
Quelques instants, loin de la terre,
Berce-moi sous des cieux d'azur.