Ode de Casimir Delavigne

A. Gédalge

Dëjà l'Aurore aux mains vermeilles

Sème les roses du matin;

Va, jeune esclave, sous ces treilles

Porter les coupes du festin:

Que ces flacons, dont la vieillesse

Promet à la soif qui nous presse

Un nectar longtemps respecté,

Raf. aîchis par des eaux limpides,

M'apportent dans leurs flancs humides

Le délire et la volupté.

C'est ainsi qu'une aimable ivresse

Loin de moi chasse la douleur.

De mes jours la mort est maîtresse

Je suis maître de mon bonheur.

Quand l'aveugle destin l'outrage,

Amis, le véritable sage

S'enveloppe de sa vertu.

Dédaignant la plainte importune,

Il rit et boit à la fortune,'

Qui pensait l'avoir abattu.

Des beaux arbres qui m'ont vu naître,

Des cyprès doivent seuls un jour,

Derniers compagnons de leur maître,

Le suivre à son dernier séjour.

Mais que parfois la vigne encore,

Sur nos fronts que son jus colore,

Courbe ses fortunés berceaux,

Avant quele cyprès fidèle

Balance son ombre éternelle

Sur le marbre de nos tombeaux.

0 Naïst par la mort cruelle

Quand mon arrêt sera porté,

Approche, la douleur t'appelle

Où t'appelait la volupté.

Réponds à ma voix défaillante,

Soulève ma tête tremblante,

De ton souffle viens m'embraser

Ah que sur tes lèvres de tiamme

Je puisse déposer mon âme!

Que j'expire dans un baiser! i

Alors que ma froide paupière

Pressera mes yeux à jamais,

0 Naïs! pour faveur dernière,

Couronne-moi de myrtes frais.

Paré comme en un jour de fête,

Sur un bras inclinant ma tête,

Une coupe vide à la main,

J'offrirai la riante image

De ce convive heureux et sage

Qui sommeille après un festin.

Toi-même, à la clarté ravie,

Tu dois fermer tes yeux si beaux;

Mais un jour l'éternelle vie

Sortira du sein des tombeaux.

Comme deux époux de la veille,

Qu'un tendre souvenir éveille,

Aux premiers rayons du matin,

Surpris et charmés de renaître,

Ensemble nous verrons paraître

L'aurore d'un jour sans déclin.