Romance du saule

Grétry, André

Au pied d'un saule assise tristement,

Voyant couler le ruisseau qui murmure,

La belle Isaure, en pleurant son injure,

Croyait ainsi parler à son amant.

Chantez le saule et sa douce verdure.

Reviens, cruel, de ton aveuglement.

Hélas! je t'aime, et tu me crois parjure!

Quoi! c'est l'amour qui charme la nature,

Et c'est l'amour qui cause ton tourment!

Chantez le saule et sa douce verdure.

De ce soupçon que ton cœur était loin,

Quand, sous ce saule, attestant la nature,

Je te jurai la flamme la plus pure!

Ce bois nous vit, ce ruisseau fut témoin.

Chantez le saule et sa douce verdure.

Vois ces ramiers si confians, si doux;

C'est leur amour, leur cœur qui les rassure,

Il n'est pour eux ni soupçon, ni parjure;

Ils sont amans, ils ne sont point jaloux.

Chantez le saule et sa douce verdure.

Saule, dis-moi, n'est il pas dans ta fleur

Quelque vertu dont la douce nature

T'ait fait présent pour guérir sa blessure?

Ne peux-tu rien pour calmer sa douleur?

Chantez le saule et sa douce verdure.

Ah! s'il revient par toi de son erreur,

Le ciel m'entend; toujours, je te le jure,

Saule d'amour, tu seras ma parure;

Je porterai ta feuille sur mon cœur.

Chantez le saule et sa douce verdure.

Si mon amant devenait inhumain,

Ciel! où chercher une retraite sûre?

Saule chéri, qu'a creusé la nature,

Ah! par pitié cache-moi dans ton sein!

Chantez le saule et sa douce verdure.

Toi, qui chantais Isaure et ses appas,

Vois-la mourir, et mourir sans murmure.

Mon œil s'éteint, mon front est sans parure;

Se pare-t-on, quand on touche au trépas?

Chantez le saule et sa douce verdure.

Comme une fleur, je n'eus que deux instans:

T'aimer... mourir. Hélas! mon ame est pure.

On t'a trompé; tu verras l'imposture;

Tu la verras; il ne sera plus temps.

Chantez le saule et sa douce verdure.

Mais le jour baisse, et l'air s'est épaissi;

J'entends crier l'oiseau de triste augure;

Ces verts rameaux penchent leur chevelure;

Ce saule pleure; et moi je pleure aussi.

Chantez le saule et sa douce verdure.

On dit qu'alors Isaure s'arrêta;

Tout resta mort, muet dans la nature;

Le vent, sans bruit; le ruisseau, sans murmure.

Jamais depuis Isaure ne chanta.

Chantez le saule et sa douce verdure.

D'Isaure enfin quel fut le triste sort!

Comment conter cette horrible aventure?

Oui, son amant vint dans la nuit obscure,

Et sous ce saule il lui donna la mort.

Saule, cyprès, changez votre verdure.