La Rêverie de la châtelaine

A. Morel

A votre fenêtre lointaine,

Qu'ombrage un berceau de jasmins,

Pourquoi pencher, ô châtelaine,

Le front dans vos deux blanches mains?

Jamais aussi morne tristesse

N'avait obscurci votre œil noir:

Oh! dites-nous, noble comtesse,

A quoi pensez-vous donc ce soir?

Est-ce aux dernières fleurs fanées,

Qui semblent pleurer le printemps,

Images des tristes années

Où vous pleurerez vos vingt ans?

Mais, des beautés que l'on adore,

Dont notre cœur sait le pouvoir,

Vous êtes la plus belle encore....

A quoi pensez-vous donc ce soir?

Est-ce au chevalier votre frère,

Qui, l'an passé, vous dit adieu,

Et fut, sur la rive étrangère,

Servir la cause de son Dieu?

Mais, avant moins d'une semaine,

Ici vous devez le revoir;

Vous le savez, ô châtelaine!

A quoi pensez-vous donc ce soir?

Est-ce aux nuages de l'automne,

Que vous semblez suivre de l'œil?

Est-ce à la brise monotone

Qui gémit comme une âme en deuil?

Est-ce à la lune, dont la face

Des étangs blanchit le miroir?

Dites-nous, dites-nous de grâce,

A quoi pensez-vous donc ce soir?

Est-ce à la nuit? à son silence,

Qu'interrompent les bruits du vent?

Est-ce à la cloche qu'on balance

Dans le clocher du vieux couvent?

Est-ce au loin signal que répète

Le cor dans un lointain manoir?

Oh! dites-nous, femme inquiète,

A quoi pensez-vous donc ce soir?

De la part de son noble maître,

Ce matin, un page est venu:

Dans vos mains on l'a vu remettre

Un envoi pour nous inconnu.

A-t-il détruit par ce message

Quelque jeune et riant espoir?

Châtelaine au pâle visage,

A quoi pensez-vous donc ce soir?