La chasse invisible

A. Rousseau

— « Loys, Loys, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?...

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix.

— « Un cor, lorsque la nuit est close!

« Des voix, quand tout dort à l'entour!

« Des limiers, quand le chien repose

« En attendant le point du jour!

« Des voix, des limiers, une trompe,

« Cela ne s'entend à minuit;

« Beau Loys!... la frayeur vous trompe...

« Pourtant... quel peut être ce bruit?...

« Dis-moi, dis-moi, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?...

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix.

— « Bel enfant, on dit que dans l'ombre

« D'horribles fantômes en deuil,

« Des larves, des esprits sans nombre,

« En hurlant sortent du cercueil.

« De sons confus ô quel mélange!...

« Mon Dieu! comme le ciel est noir!... »

Et le bruit était plus étrange,

Et la peur entrait au manoir.

— « Loys, Loys, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix. »

Et tout-à-coup une fanfare,

De longs et rauques aboîmens,

Un bruit de meute qui s'égare,

Des ris, des pleurs, des hurlemens,

Ainsi qu'une horrible tempête,

Roulèrent au-dessus des cours

Et firent trembler jusqu'au faîte

Les donjons et les vieilles tours.

— « Dis-moi, dis-moi, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Qui gronde en passant sur les bois?...

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix. »

Les chiens ont retrouvé la voie

Du gibier qui fuit devant eux,

Et, vers leur invisible proie,

Se précipitent plus joyeux;

Et déjà leur rumeur lointaine

Se perd en d'immenses déserts.

Et ne trouble plus qu'incertaine

Le calme renaissant des airs.

— « Loys, Loys, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix.

— « Pauvre Loys, ta voix tremblante

« Arrive à peine jusqu'à moi:

« J'ai peur!... Ma lampe vacillante

« Ajoute encor à mon effroi.

« Sais-tu que mon seigneur et maître

« Au camp marche avec tous les preux?

« Si je t'ouvrais, Loys?... peut-être

« On a moins frayeur, étant deux.

« Dis-moi, dis-moi, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?.

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix.

— « Allons donc, enfant, entrez vite,

« Asseyez-vous près du foyer:

« C'est moi, Loys, qui vous invite,

« Pourquoi rougir et bégayer?...

« Là, bien, là!... sur cette escabelle,

« Près de moi... Non, jamais ne vis

« Aussi timide jouvencelle

« Qu'est peureux ce pauvre Loys!

« Loys, Loys, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Oui gronde en passant sur les bois?.

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix. »

Et la fanfare plus bruyante

Revient, roule sous les arceaux,

Et soudain la meute aboyante

Fait trembler le plomb des vitraux.

— « Sainte Vierge! le bruit redouble...

« Que je voudrais être à demain!...

« Je meurs!... la nuit, un rien me trouble.

« Approche!... donne-moi ta main!...

« Dis-moi, dis-moi, mon petit page,

« Ce que que j'entends, est-ce l'orage

« Qui gronde en passant sur les bois?,..

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix. »

La lampe est éteinte, et dans l'àtre

S'efface un reste de clarté

Que la cendre chaude et rougeâtre

Sur le mur noir avait jeté.

Puis, il se fait un grand silence;

Puis, la nuit achève son cours,

Et puis enfin, le jour commence

Et du castel blanchit les tours.

— « Loys, Loys, mon petit page,

« Ce que j'entends, est-ce l'orage

« Qui gronde en passant sur les bois?...

— « Me semble, dame châtelaine,

« Que j'ouïs, là-bas, dans la plaine,

« Un cor, des limiers et des voix. »

Lors, autour du foyer paisible,

Les varlets, en propos divers,

Parlaient du chasseur invisible

Qui la nuit chasse dans les airs:

— « C'est vrai!... » leur dit la noble dame;

Loys souriant à demi:

— « C'est bien vrai, dit-il, sur mon âme.