La menace

A. Roussel

Vous aimerez un jour peut-être ce visage

Qui vous plaît aujourd'hui

Par le trouble, le mal, l'angoisse et le ravage

Que vous faites en lui.

Car vous aurez alors pour l'œuvre de vos charmes

Un douloureux regret

Et ce temps vous verra maudire avec des larmes

Ce que vous aurez fait.

A ces yeux détournés, à cette bouche lasse

Vous chercherez en vain

Que l'amer souvenir disparaisse et s'efface

De votre long dédain.

A moins que par orgueil, luttant contre vous-même

Vous vous disiez tout bas:

Que m'importe qu'il souffre et qu'il pleure et qu'il m'aime

Puisque je n'aime pas?

Et, pour de cette image importune et morose

Éloigner votre esprit

Vous cueillerez l'odeur de la plus rouge rose

Que juin gonfle et mûrit;

Vous penserez à vous et à votre jeunesse

Et à votre beauté,

A la longueur, à la couleur, à la tendresse

de ce beau ciel d'été.

A des pays lointains, à des villes lointaines

Au-delà de la mer

A des palais, à des jardins, à des fontaines

Qui s'élèvent dans l'air.

Vous fermerez en vain sur ces beaux paysages

Vos yeux, et malgré vous

Vos yeux se rouvriront pour revoir ce visage

Qui vous sera plus doux,

Plus doux que le printemps et plus doux que l'automne

Que la terre et le ciel,

Plus doux que cette lune ardente, courbe et jaune

Couleur d'ambre et de miel.