Je suis Jean

Alain Lecompte

Je suis Jean qui guette,

Chanteur et siffleur,

Qui serait poète

S'il n'était voleur,

Et qui serait morne

S'il ne trouvait pas

Au coin de la borne

Ses quatre repas.

J'ai la mine haute

Et le nez en fleur

De la Pentecôte

A la Chandeleur.

Je rôde, je marche;

J'ai pour toit le ciel,

Pour alcôve une arche

Du pont Saint-Michel.

Ah! c'est toi, vieux singe!

Disent les cathos

Qui battent leur linge

Au bord des bateaux,

Drôlesses ingambes,

Et que j'aime à voir

Se laver les jambes

En chantant le soir.

J'ai près d'une belle

Respect et bon ton;

Je lui dis mamselle;

Ça flatte Goton.

Quand j'ai d'aventure

Fait quelque bon coup,

J'en mène en voiture

Quelqu'une à Saint-Cloud.

J'invite à ma table,

Pour un fin soupé,

La plus respectable,

Une franche p.

Les sergents de ville,

Valets du plus fort,

Ont l'âme si vile

Qu'ils me font du tort.

Sous la raison basse

Que j'ai pris parfois

Leur bourse qui passe

A d'affreux bourgeois,

On vient, on saccage

Mon lit de roseau,

On me met en cage

Comme un pauvre oiseau.

J'échappe, et m'en tire;

Mais c'est ennuyeux,

Pour moi qui respire

Tout le vent des cieux!

Cela me dérange.

Des fois j'ai logé

Sous le pont-au-change;

J'ai déménagé.

J'ai plus d'une issue.

Ma vie est ainsi

Toute décousue,

Ma culotte aussi.

Ah! les temps sont rudes!

Souvent on a faim,

Les filles sont prudes,

La jeunesse enfin

N'a plus, que c'est bête!

Le moindre oripeau,

Ni joie en la tête,

Ni plume au chapeau.

Je suis, pour tout dire,

Un garçon railleur,

Moins mauvais qu'un pire,

Moins bon qu'un meilleur.

Je ris comme un coffre,

Je bois comme un trou.

Ô Satan! je m'offre

À toi pour un sou!