Carmen
Bizet, Georges
UN GUIDE (rôle parlé)
MERCEDEs, bohémienne (mezzo-soprano)
L'action est située en Espagne vers 1820
SYSTEMNo 1 - Prélude
SYSTEMPREMIER ACTE
Une place à Séville. À droite, la porte de la manufacture de tabac. Au fond, face au public, pont praticable traversant la scène dans toute son étendue. De la scène on arrive à ce pont par un escalier tournant qui fait sa révolution à droite au-dessus de la porte de la
manufacture de tabac. Le dessous du pont est praticable. A gauche, au premier plan, le corps de garde. Devant le corps de garde, une petite galerie couverte, exhaussée de deux ou trois marches; près du corps de garde, dans un râtelier, les lances des
dragons avec leurs banderolles jaunes et rouges.
SYSTEMNo 2 - Scène et choeur
Au lever du rideau, une quinzaine de soldats (Dragons du régiment d'Almanza) sont groupés devant le corps de garde.
Les uns assis et fumant, les autres accoudés sur la balustrade de la galerie. Mouvement de passants sur la place. Des gens pressés, affairés vont, viennent, se rencontrent, se saluent, se bousculent, etc.
CHOEURSur la place
CHOEURChacun passe,
CHOEURChacun vient, chacun va;
CHOEURDrôles de gens que ces gens-là.
CHOEURDrôles de gens! Drôles de gens!
MORALESA la porte du corps de garde,
MORALESPour tuer le temps,
MORALESOn fume, on jase, l'on regarde
MORALESPasser les passants.
MORALESSur la place,
etc.
CHOEURSur la place,
etc.
Depuis quelques minutes Micaëla est entrée. Jupe bleue, nattes tombant sur les épaules, hésitante, embarrassée, elle regarde les soldats, avance, recule, etc.
aux soldats
MORALESRegardez donc cette petite
MORALESQui semble vouloir nous parler.
MORALESVoyez, voyez, elle tourne, elle hésite.
CHOEURÀ son secours il faut aller.
à Micaëla
MORALESQue cherchez-vous, la belle?
MICAËLAMoi! Je cherche un brigadier.
MORALESJe suis là,
MORALESVoilà!
MICAËLAMon brigadier, à moi, s'appelle
MICAËLADon José... le connaissez-vous?
MORALESDon José, nous le connaissons tous.
MICAËLAVraiment? Est-il avec vous, je vous prie?
MORALESIl n'est pas brigadier dans notre compagnie.
désolée
MICAËLAAlors il n'est pas là.
MORALESNon, ma charmante, il n'est pas là,
MORALESMais tout à l'heure il y sera.
MORALESOui, tout à l'heure il y sera.
MORALESIl y sera quand la garde montante
MORALESRemplacera la garde descendante.
TOUSIl y sera quand la garde montante
TOUSRemplacera la garde descendante.
MORALESMais en attendant qu'il vienne,
MORALESVoulez-vous, la belle enfant,
MORALESVoulez-vous prendre la peine
MORALESD'entrer chez nous un instant?
MICAËLAChez vous!
CHOEURChez nous.
MICAËLANon pas, non pas.
MICAËLAGrand merci, messieurs les soldats.
MORALESEntrez sans crainte, mignonne,
MORALESJe vous promets qu'on aura
MORALESPour votre chère personne
MORALESTous les égards qu'il faudra.
MICAËLAJe n'en doute pas;
MICAËLACependant je reviendrai,
MICAËLAJe reviendrai, c'est plus prudent.
Reprenant en riant la phrase du sergent.
MICAËLAJe reviendrai quand la garde montante
MICAËLARemplacera la garde descendante.
MICAËLAMORALES et LE CHOEUR
entourant Micaëla
MICAËLAIl faut rester, car la garde montante
MICAËLAVa remplacer la garde descendante.
MORALESVous resterez!
cherchant à se dégager
MICAËLANon pas! Non pas!
MICAËLAMORALES et LE CHOEUR
MICAËLAVous resterez, vous resterez, vous resterez.
MICAËLAOui vous resterez, vous resterez.
MICAËLANon pas! Non pas! Non! Non! Non! Non!
MICAËLAAu revoir, messieurs les soldats.
Elle s'échappe et se sauve en courant.
MORALESL'oiseau s'envole,
MORALESOn s'en console.
MORALESReprenons notre passe-temps,
MORALESEt regardons passer les gens.
CHOEURSur la place,
etc.
SYSTEMNo 2 a - Couplets de Morales
Le mouvement des passants qui avait cessé pendant la scène de Micaëla a repris avec une certaine animation. Parmi les gens qui vont et viennent, un vieux monsieur donnant le bras à une jeune dame... Le vieux monsieur voudrait continuer sa promenade, mais la jeune dame fait tout ce qu'elle peut pour le retenir sur la place. Elle paraît émue, inquiète. Elle regarde à droite, à gauche. Elle attend quelqu'un et ce quelqu'un ne vient pas. - Cette pantomime doit cadrer très exactement avec le couplet suivant.
MORALESAttention! Chut! Taisons-nous!
MORALESVoici venir un vieil époux,
MORALESOeil soupçonneux, mine jalouse!
MORALESIl tient au bras sa jeune épouse;
MORALESL'amant sans doute n'est pas loin;
MORALESIl va sortir de quelque coin.
En ce moment un jeune homme entre rapidement sur la place.
MORALESAh! Ah! Ah! Ah!
MORALESLe voilà.
MORALESVoyons comment ça tournera.
Le second couplet continue et s'adapte fidèlement à la scène mimée par les trois personnages. Le jeune homme s'approche du vieux monsieur et de la jeune dame, salue et échange quelques mots à voix basse, etc.
imitant le salut empressé du jeune homme.
MORALESVous trouver ici, quel bonheur!
Prenant l'air rechigné du vieux mari.
MORALESJe suis bien votre serviteur.
Reprenant l'air du jeune homme.
MORALESIl salue, il parle avec grâce.
Puis l'air du vieux mari.
MORALESLe vieux mari fait la grimace;
imitant les mines souriantes de la dame
MORALESMais d'un air très encourageant
MORALESLa dame accueille le galant.
Le jeune homme, à ce moment, tire de sa poche un billet qu'il fait voir à la dame.
MORALESAh! Ah! Ah! Ah!
MORALESL'y voilà.
MORALESVoyons comment ça tournera.
Le mari, la femme et le galant font tous les trois très lentement un petit tour sur la place. Le jeune homme cherchant à remettre son billet doux à la dame.
MORALESIls font ensemble quelques pas;
MORALESNotre amoureux, levant le bras,
MORALESFait voir au mari quelque chose,
MORALESEt le mari toujours morose
MORALESRegarde en l'air... Le tour est fait,
MORALESCar la dame a pris le billet.
Le jeune homme, d'une main, montre quelque chose en l'air au vieux monsieur et, de l'autre, passe le billet à la dame.
MORALESAh! Ah! Ah! Ah!
MORALESEt voilà,
MORALESOn voit comment ça tournera.
riant
TOUSAh! Ah! Ah! Ah!
TOUSEt voilà,
TOUSOn voit comment ça tournera.
SYSTEMNo 3 - Choeur des gamins
On entend au loin, très au loin, une marche militaire, clairons et fifres. C'est la garde montante qui arrive. Le vieux monsieur et le jeune homme échangent une cordiale poignée de main. Salut respectueux du jeune homme à la dame. Un officier sort du poste. Les soldats du poste vont prendre leurs lances et se rangent en ligne devant le corps de garde. Les passants à droite forment un
groupe pour assister à la parade. La marche militaire se rapproche, se rapproche... La garde montante débouche enfin
venant de la gauche et traverse le pont. Deux clairons et deux fifres d'abord. Puis une bande de petits gamins qui s'efforcent de faire de grandes enjambées pour marcher au pas des dragons. - Aussi petits que possible les enfants.
Derrière les enfants, le lieutenant Zuniga et le brigadier Don José, puis les dragons avec leurs lances.
CHOEUR DES GAMINSAvec la garde montante
CHOEUR DES GAMINSNous arrivons, nous voilà
CHOEUR DES GAMINSSonne, trompette éclatante,
CHOEUR DES GAMINSTa ra ta ta, ta ra ta ta;
CHOEUR DES GAMINSNous marchons la tête haute
CHOEUR DES GAMINSComme de petits soldats,
CHOEUR DES GAMINSMarquant sans faire de faute,
CHOEUR DES GAMINSUne... deux... marquant le pas.
CHOEUR DES GAMINSLes épaules en arrière
CHOEUR DES GAMINSEt la poitrine en dehors,
CHOEUR DES GAMINSLes bras de cette manière
CHOEUR DES GAMINSTombant tout le long du corps;
CHOEUR DES GAMINSAvec la garde montante
CHOEUR DES GAMINSNous arrivons, nous voilà!
CHOEUR DES GAMINSSonne, trompette éclatante,
CHOEUR DES GAMINSTa ra ta ta, ta ra ta ta.
La garde montante va se ranger à droite en face de la garde descendante. Dès que les petits gamins qui se sont arrêtes à droite devant les curieux ont fini de chanter, les officiers se saluent de l'épée et se mettent à causer à voix basse. On relève les sentinelles.
à Don José
MORALESIl y a une jolie fille qui est venue te demander.
MORALESElle a dit qu'elle reviendrait
JOSÉUne jolie fille?
MORALESOui, et gentiment habillée, une jupe bleue, des nattes tombant sur les épaules...
JOSÉC'est Micaëla.
JOSÉCe ne peut être que Micaëla.
MORALESElle n'a pas dit son nom.
Les factionnaires sont relevés. Sonneries des clairons. La garde descendante passe devant la garde montante. - Les gamins en troupe reprennent derrière les clairons et les fifres de la garde descendante la place qu'ils occupaient derrière les tambours et les
fifres de la garde montante.
CHOEUR DES GAMINSEt la garde descendante
CHOEUR DES GAMINSRentre chez elle et s'en va.
CHOEUR DES GAMINSSonne, trompette éclatante,
CHOEUR DES GAMINSTa ra ta ta, ta ta ta ta.
CHOEUR DES GAMINSNous marchons la tête haute
CHOEUR DES GAMINSComme de petits soldats,
CHOEUR DES GAMINSMarquant sans faire de faute,
CHOEUR DES GAMINSUne... deux... marquant le pas.
CHOEUR DES GAMINSTa ta ta ta, ta ta ta ta,
etc.
Soldats, gamins et curieux s'éloignent par le fond; choeur fifres et clairons vont diminuant. L'officier de la garde montante, pendant ce temps, passe silencieusement l'inspection de ses hommes. Quand le choeur des gamins et les fifres ont cessé de se faire entendre, le lieutenant dit.
CHOEUR DES GAMINS«Présentez lances... Haut lances... Rompez les rangs».
Les dragons vont tous déposer leurs lances dans le râtelier, puis ils rentrent dans le corps de garde. Don José et Zuniga restent seuls en scène.
SYSTEMDialogue parlé
ZUNIGADites-moi, brigadier?
se levant
JOSÉMon lieutenant.
ZUNIGAJe ne suis dans 'e régiment que depuis deux jours et jamais je n'étais venu à Séville. Qu'est-ce que c'est que ce grand bâtiment?
JOSÉC'est la manufacture de tabacs …
ZUNIGACe sont des femmes qui travaillent là?
JOSÉOui, mon lieutenant. Elles n'y sont pas maintenant; tout à l'heure, après leur dîner; elles vont revenir. Et je vous réponds qu'alors il y aura du monde pour les voir passer.
ZUNIGAElles sont beaucoup?
JOSÉMa foi, elles sont bien quatre ou cinq cents qui roulent des cigares dans une grande salle…
ZUNIGACe doit être curieux.
JOSÉOui, mais les hommes ne peuvent pas entrer dans cette salle sans une permission …
ZUNIGAAh!
JOSÉParce que, lorsqu'il fait chaud, ces ouvrières se mettent à leur aise, surtout les jeunes.
ZUNIGAIl y en a des jeunes?
JOSÉMais oui, mon lieutenant.
ZUNIGAEt de jolies?
en riant
JOSÉJe le suppose... Mais à vous dire vrai, et bien que j'aie été de garde ici plusieurs fois déjà, je n'en suis pas bien sûr, car je ne les ai jamais beaucoup regardées…
ZUNIGAAllons donc!
JOSÉQue voulez-vous?... Ces Andalouses me font peur. Je ne suis pas fait à leurs manières, toujours à railler... jamais un mot de raison …
ZUNIGAEt puis nous avons un faible pour les jupes bleues et pour les nattes tombant sur les épaules…
riant
JOSÉAh! Mon lieutenant a entendu ce que me disait Moralès?…
ZUNIGAOui
JOSÉJe ne le nierai pas... la jupe bleue, les nattes, c'est le costume de la Navarre... ça me rappelle le pays.
ZUNIGAVous êtes Navarrais?
JOSÉEt vieux chrétien. Don José Lizzarabengoa, c'est mon nom... On voulait que je fusse d'église, et l'on m'a fait étudier. Mais je ne profitais guère, j'aimais trop jouer à la paume... Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava me chercha querelle; j'eus encore l'avantage, mais cela m'obligea de quitter le pays. Je me fis soldat! Je n'avais plus mon père; ma mère me suivit et vint s'établir à dix lieues de Séville... avec la petite Micaëla... c'est une orpheline que ma mère a recueillie, et qui n'a pas voulu se séparer d'elle.
ZUNIGAEt quel âge a-t-elle, la petite Micaëla?
JOSÉDix-sept ans…
ZUNIGAIl fallait dire cela tout de suite... Je comprends maintenant pourquoi vous ne pouvez pas me dire si les ouvrières de la manufacture sont jolies ou laides…
La cloche de la manufacture se fait entendre.
JOSÉVoici la cloche qui sonne, mon lieutenant, et vous allez pouvoir juger par vous-même... Quant à moi je vais faire une chaîne pour attacher mon épinglette.
SYSTEMNo 4 - Choeur des cigarières
La place se remplit de jeunes gens qui viennent se placer sur le passage des cigarières. Les soldats sortent du poste. Don José s'assied sur une chaise, et reste là fort indifférent à toutes ces allées et venues, travaillant à son épinglette.
CHOEURLa cloche a sonné, nous, des ouvrières
CHOEURNous venons ici guetter le retour;
CHOEUREt nous vous suivrons, brunes cigarières,
CHOEUREn vous murmurant des propos d'amour.
A ce moment paraissent les cigarières, la cigarette aux lèvres. Elles passent sous le pont et descendent lentement en scène.
CHOEURVoyez-les... Regards impudents,
CHOEURMine coquette
CHOEURFumant toutes du bout des dents
CHOEURLa cigarette.
LES CIGARIÈRESDans l'air, nous suivons des yeux
LES CIGARIÈRESLa fumée,
LES CIGARIÈRESQui vers les cieux
LES CIGARIÈRESMonte,
LES CIGARIÈRESMonte parfumée.
LES CIGARIÈRESCela monte gentiment
LES CIGARIÈRESÀ la tête;
LES CIGARIÈRESTout doucement
LES CIGARIÈRESCela vous met l'âme en fête.
LES CIGARIÈRESLe doux parler des amants
LES CIGARIÈRESC'est fumée;
LES CIGARIÈRESLeurs transports et leurs serments
LES CIGARIÈRESC'est fumée.
LES CIGARIÈRESOui c'est fumée,
LES CIGARIÈRESC'est fumée.
aux cigarières
LES JEUNES GENSSans faire les cruelles,
LES JEUNES GENSÉcoutez-nous, les belles
LES JEUNES GENSVous que nous adorons,
LES JEUNES GENSQue nous idolâtrons.
LES CIGARIÈRESDans l'air,
LES CIGARIÈRESNous suivons des yeux la fumée,
LES CIGARIÈRESLa fumée.
LES CIGARIÈRESDans l'air, nous suivons des yeux
LES CIGARIÈRESLa fumée
LES CIGARIÈRESQui monte en tournant vers les cieux!
LES CIGARIÈRESLa fumée! La fumée!
CHOEURMais nous ne voyons pas la Carmencita.
CHOEURLES CIGARIÈRES et LES JEUNES GENS
CHOEURLa voilà,
CHOEURVoilà la Carmencita.
Entre Carmen. Absolument le costume et l'entrée indiqués par Mérimée. Elle a un bouquet de cassie à son corsage et une fleur de cassie dans le coin de la bouche.
Trois ou quatre jeunes gens entrent avec Carmen. Ils la suivent, l'entourent, lui parlent. Elle minaude et caquette avec eux. Don José lève la tête. Il regarde Carmen, puis se remet à travailler tranquillement à son épinglette.
entrés avec Carmen
LES JEUNES GENSCarmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
LES JEUNES GENSCarmen, sois gentille, au moins réponds-nous
LES JEUNES GENSEt dis-nous quel jour tu nous aimeras.
LES JEUNES GENSCarmen, dis-nous quel jour tu nous aimeras!
les regardant
CARMENQuand je vous aimerai, ma foi, je ne sais pas.
CARMENPeut-être jamais, peut-être demain;
CARMENMais pas aujourd'hui, c'est certain.
SYSTEMNo 5 - Habanera
CARMENL'amour est un oiseau rebelle
CARMENQue nul ne peut apprivoiser,
CARMENEt c'est bien en vain qu'on l'appelle
CARMENS'il lui convient de refuser.
CARMENRien n'y fait; menace ou prière,
CARMENL'un parle bien, l'autre se tait;
CARMENEt c'est l'autre que je préfère,
CARMENIl n'a rien dit, mais il me plaît.
CARMENL'amour est enfant de Bohème,
CARMENIl n'a jamais, jamais connu de loi;
CARMENSi tu ne m'aimes pas, je t'aime;
CARMENSi je t'aime,
CARMENPrends garde à toi!
CARMENL'oiseau que tu croyais surprendre
CARMENBattit de l'aile et s'envola
CARMENL'amour est loin, tu peux l'attendre
CARMENTu ne l'attends plus... il est là
CARMENTout autour de toi, vite, vite,
CARMENIl vient, s'en va, puis il revient
CARMENTu crois le tenir, il t'évite,
CARMENTu crois l'éviter, il te tient.
CARMENL'amour est enfant de Bohème,
CARMENIl n'a jamais connu de loi;
CARMENSi tu ne m'aimes pas, je t'aime;
CARMENSi je t'aime,
CARMENPrends garde à toi!
SYSTEMNo 6 - Scène
LES JEUNES GENSCarmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
LES JEUNES GENSCarmen, sois gentille, au moins réponds-nous!
LES JEUNES GENSRéponds-nous! Réponds-nous!
LES JEUNES GENSO Carmen! Sois gentille, au moins réponds-nous!
Moment de silence. Les jeunes gens entourent Carmen, celle-ci les regarde l'un après l'autre, sort du cercle qu'ils forment autour d'elle et s'en va droit à Don José, qui est toujours occupé de son
épinglette.
CARMENEh! compère, qu'est-ce que tu fais là? …
JOSÉJe fais une chaîne avec du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette.
riant
CARMENTon épinglette, vraiment! Ton épinglette, épinglier de mon âme...
Elle arrache de son corsage la fleur de cassie et la lance à Don José. Il se lève brusquement. La fleur de cassie est tombée à ses pieds. Eclat de rire général.
CHOEURL'amour est enfant de Bohème,
CHOEURIl n'a jamais, jamais connu de loi,
CHOEURSi tu ne m'aimes pas, je t'aime!
CHOEURSi je t'aime, prends garde à toi!
La cloche de la manufacture sonne une deuxième fois.
Sortie des ouvrières et des jeunes gens. Carmen sort la première en courant et elle entre dans la manufacture. Les jeunes gens sortent à droite et à gauche. Zuniga qui, pendant cette scène bavardait avec deux ou trois ouvrières, les quitte et rentre dans le poste après que les soldats y sont rentrés. Don José reste seul.
SYSTEMMonologue
JOSÉQu'est-ce que cela veut dire, ces façons-là?... Quelle effronterie!...
En souriant.
JOSÉTout ça parce que je ne faisais pas attention à elle! Alors, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue …
Il regarde la fleur de cassie qui est par terre, à ses pieds. Il la ramasse.
Avec quelle adresse elle me l'a lancée, cette fleur... là, juste entre les deux yeux... ça m'a fait l'effet d'une balle qui m'arrivait...
Il respire le parfum de la fleur.
JOSÉComme c'est fort!... Certainement s'il y a des sorcières, cette fille-là en est une.
Entre Micaëla.
SYSTEMDialogue parlé
MICAËLAMonsieur le brigadier?
cachant précipitamment la fleur de cassie
JOSÉQuoi?… Qu'est-ce que c'est?… Micaëla! …C'est toi…
MICAËLAC'est moi!
JOSÉEt tu viens de là-bas?
MICAËLAEt je viens de là-bas...
MICAËLAC'est votre mère qui m'envoie…
SYSTEMNo 7 - Duo
JOSÉParle-moi de ma mère!
MICAËLAJ'apporte de sa part, fidèle messagère,
MICAËLACette lettre.
regardant la lettre
JOSÉUne lettre.
MICAËLAEt puis un peu d'argent
elle lui remet une petite bourse
MICAËLAPour ajouter à votre traitement,
MICAËLAEt puis
JOSÉEt puis?
MICAËLAEt puis?... Vraiment je n'ose,
MICAËLAEt puis... encore une autre chose
MICAËLAQui vaut mieux que l'argent et qui,
MICAËLAPour un bon fils,
MICAËLAAura sans doute plus de prix.
JOSÉCette autre chose, quelle est-elle?
JOSÉParle donc.
MICAËLAOui, je parlerai;
MICAËLACe que l'on m'a donné,
MICAËLAJe vous le donnerai.
MICAËLAVotre mère avec moi sortait de la chapelle,
MICAËLAEt c'est alors qu'en m'embrassant,
MICAËLATu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la ville:
MICAËLALa route n'est pas longue,
MICAËLAUne fois à Séville,
MICAËLATu chercheras mon fils,
MICAËLAMon José, mon enfant
MICAËLAEt tu lui diras que sa mère
MICAËLASonge nuit et jour à l'absent
MICAËLAQu'elle regrette et qu'elle espère,
MICAËLAQu'elle pardonne et qu'elle attend;
MICAËLATout cela, n'est-ce pas? mignonne,
MICAËLADe ma part tu le lui diras,
MICAËLAEt ce baiser que je te donne
MICAËLADe ma part tu le lui rendras.
très ému
JOSÉUn baiser de ma mère?
MICAËLAUn baiser pour son fils.
JOSÉUn baiser de ma mère?
MICAËLAUn baiser pour son fils!
MICAËLAJosé, je vous le rends, comme je l'ai promis.
Micaëla se hausse un peu sur la pointe des pieds et donne à Don José un baiser bien franc, bien maternel. Don José très ému la laisse faire. Il la regarde bien dans les yeux. - Un moment de silence.
continuant de regarder Micaëla
JOSÉMa mère, je la vois
JOSÉOui je revois mon village!
JOSÉO souvenirs d'autrefois,
JOSÉDoux souvenirs du pays!
JOSÉO souvenirs chéris!
JOSÉVous remplissez mon coeur
JOSÉDe force et de courage.
JOSÉO souvenirs chéris!
JOSÉMa mère je la vois, je revois mon village!
MICAËLASa mère, il la revoit!
MICAËLAIl revoit son village!
MICAËLAÔ souvenirs d'autrefois!
MICAËLASouvenirs du pays!
MICAËLAVous remplissez son coeur
MICAËLADe force et de courage.
MICAËLAO souvenirs chéris!
MICAËLASa mère il la revoit, il revoit son village!
les yeux fixés sur la manufacture
JOSÉQui sait de quel démon
JOSÉJ'allais être la proie!
JOSÉMême de loin,
JOSÉMa mère me défend,
JOSÉEt ce baiser qu'elle m'envoie,
JOSÉCe baiser qu'elle m'envoie
JOSÉEcarte le péril et sauve son enfant.
MICAËLAQuel démon, quel péril?
MICAËLAJe ne comprends pas bien.
MICAËLAQue veut dire cela?
JOSÉRien! Rien!
JOSÉParlons de toi, la messagère
JOSÉTu vas retourner au pays…
MICAËLAOui, ce soir même,
MICAËLADemain je verrai votre mère.
JOSÉTu la verras! Eh bien tu lui diras:
JOSÉQue son fils l'aime et la vénère,
JOSÉEt qu'il se repent aujourd'hui.
JOSÉIl veut que là-bas sa mère
JOSÉSoit contente de lui!
JOSÉTout cela, n'est-ce pas? mignonne,
JOSÉDe ma part, tu le lui diras;
JOSÉEt ce baiser que je te donne,
JOSÉDe ma part tu le lui rendras.
Il l'embrasse.
MICAËLAOui, je vous le promets
MICAËLADe la part de son fils
MICAËLAJosé, je le rendrai
MICAËLAComme je l'ai promis.
JOSÉMa mère, je la vois!
etc.
MICAËLASa mère, il la revoit!
etc.
SYSTEMDialogue parlé
JOSÉAttends un peu maintenant... je vais lire sa lettre…
MICAËLAJ'attendrai, monsieur le brigadier, j'attendrai…
embrassant la lettre avant de commencer à lire
JOSÉAh!
Lisant
JOSÉ«
l'interrompant
MICAËLAIl vaut mieux que je ne sois pas là!…
JOSÉPourquoi donc?…
troublée
MICAËLAJe viens de me rappeler que votre mère m'a chargé de quelques petits achats: je vais m'en occuper tout de suite.
JOSÉAttends un peu, j'ai fini…
MICAËLAVous finirez quand je ne serai plus là…
JOSÉMais la réponse?
MICAËLAJe reviendrai la prendre avant mon départ et je la porterai à votre mère... Adieu!
JOSÉMicaëla!
MICAËLANon, non... je reviendrai, j'aime mieux cela... je reviendrai, je reviendrai...
Elle sort.
lisant
JOSÉ«Il n'y en a pas de plus sage, ni de plus gentille... il n'y en a pas surtout qui t'aime davantage... et si tu voulais... ' Oui, ma mère, oui, je ferai ce que tu désires… J'épouserai Mïcaëla, et quant à cette bohémienne, avec ses fleurs qui ensorcellent …
Au moment où il va arracher les fleurs de sa veste, grande rumeur dans l'intérieur de la manufacture. - Entre Zuniga suivi des soldats.
SYSTEMNo 8 - Choeur
ZUNIGAQue se passe-t-il donc là-bas?
Les ouvrières sortent rapidement et en désordre.
CHOEUR DES CIGARIÈRESAu secours! N'entendez-vous pas?
CHOEUR DES CIGARIÈRESAu secours, messieurs les soldats!
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est la Carmencita.
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESNon, non, ce n'est pas elle.
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est la Carmencita.
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESNon, non, ce n'est pas elle! Pas du tout!
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est elle! Si fait, si fait c'est elle!
PREMIER GROUPE DE FEMMESElle a porté les premiers coups.
entourant le lieutenant
TOUTES LES FEMMESNe les écoutez pas, monsieur, écoutez-nous,
TOUTES LES FEMMESEcoutez-nous, monsieur, écoutez-nous!
elles tirent l'officier de leur côté
PREMIER GROUPE DE FEMMESLa Manuelita disait
PREMIER GROUPE DE FEMMESEt répétait à voix haute
PREMIER GROUPE DE FEMMESQu'elle achèterait sans faute
PREMIER GROUPE DE FEMMESUn âne qui lui plaisait.
même jeu
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESAlors la Carmencita
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESRailleuse à son ordinaire,
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESDit: Un âne, pour quoi faire?
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESUn balai te suffira.
PREMIER GROUPE DE FEMMESManuelita riposta
PREMIER GROUPE DE FEMMESEt dit à sa camarade:
PREMIER GROUPE DE FEMMESPour certaine promenade
PREMIER GROUPE DE FEMMESMon âne te servira.
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESEt ce jour-là tu pourras
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESA bon droit faire la fière;
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESDeux laquais suivront derrière
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMEST'émouchant à tour de bras.
TOUTES LES FEMMESLà-dessus toutes les deux
TOUTES LES FEMMESSe sont prises aux cheveux.
ZUNIGAAu diable tout ce bavardage.
à Don José
ZUNIGAPrenez, José, deux hommes avec vous
ZUNIGAEt voyez là-dedans qui cause ce tapage.
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est la Carmencita!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESNon, non ce n'est pas elle!
PREMIER GROUPE DE FEMMESSi fait, si fait c'est elle!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESPas du tout!
PREMIER GROUPE DE FEMMESElle a porté les premiers coups!
ZUNIGAHolà!
ZUNIGAEloignez-moi toutes ces femmes-là.
TOUTES LES FEMMESMonsieur!
TOUTES LES FEMMESNe les écoutez pas! Monsieur, écoutez nous!
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est la Carmencita qui porta les premiers coups!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESC'est la Manuelita qui porta les premiers coups!
PREMIER GROUPE DE FEMMESLa Carmencita!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESLa Manuelita!
PREMIER GROUPE DE FEMMESSi! Si! Si! Si!
PREMIER GROUPE DE FEMMESElle a porté les premiers coups!
PREMIER GROUPE DE FEMMESC'est la Carmencita!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESNon! Non! Non! Non!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESElle a porté les premiers coups!
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMESC'est la Manuelita!
Les soldats réussissent enfin à repousser les cigarières. Les femmes sont maintenues à distance autour de la place par une haie de dragons. Carmen paraît, sur la porte de la manufacture, amenée par Don José et suivie par deux dragons.
SYSTEMDialogue parlé
ZUNIGAVoyons, brigadier... Maintenant que nous avons un peu de silence... qu'est-ce que vous avez trouvé là-dedans?
JOSÉJ'ai d'abord trouvé trois cents femmes, criant, hurlant, gesticulant, faisant un tapage à ne pas entendre Dieu tonner... D'un côté il y en avait une, les quatre fers en l'air, qui criait: Confession! Confession!... Je suis morte… Elle avait sur la figure un X qu'on venait de lui marquer en deux coups de couteau... en face de la blessée j'ai vu...
Il s'arrête sur un regard de Carmen.
ZUNIGAEh bien?
JOSÉJ'ai vu mademoiselle...
ZUNIGAMademoiselle Carmencita?
JOSÉOui, mon lieutenant
ZUNIGAEt qu'est-ce qu'elle disait, Mademoiselle Carmencita?
JOSÉElle ne disait rien, mon lieutenant, elle serrait les dents et roulait des yeux comme un caméléon.
CARMENOn m'avait provoquée... je n'ai fait que me défendre… Monsieur le brigadier vous le dira...
à José
CARMENN'est-ce pas, monsieur le brigadier?
après un moment d'hésitation
Tout ce que j'ai pu comprendre au milieu du bruit, c'est qu'une discussion s'était élevée entre ces deux dames, et qu'à la suite de cette discussion, mademoiselle, avec le couteau dont elle coupait le bout des cigares, avait commencé à dessiner des croix de saint André sur le visage de sa camarade.
Zuniga regarde Carmen; celle-ci, après un regard à DonJosé et un très léger haussement d'épaules, est redevenue impassible.
JOSÉLe cas m'a paru clair. J'ai prié mademoiselle de me suivre…Elle a d'abord fait un mouvement comme pourrésister... puis elle s'est
JOSÉrésignée... et m'a suivi, douce comme un mouton!
ZUNIGAEt la blessure de l'autre femme?
JOSÉTrès légère, mon lieutenant, deux balafres à fleur de peau.
à Carmen
ZUNIGAEh bien! La belle, vous avez entendu le brigadier?...
à José
ZUNIGAJe n'ai pas besoin de vous demander si vous avez dit la vérité.
JOSÉFoi de Navarrais, Mon lieutenant!
Carmen se retourne brusquement et regarde encore une fois José.
à Carmen
ZUNIGAEh bien!... Vous avez entendu?... Avez-vous quelque chose à répondre?... Parlez, j'attends…
SYSTEMNo 9 - Chanson et mélodrame
Carmen, au lieu de répondre se met à fredonner.
CARMENTra la la la la la la la
CARMENCoupe-moi, brûle-moi,
CARMENJe ne te dirai rien,
CARMENTra la la la la la la la
CARMENJe brave tout, le feu, le fer
CARMENEt le ciel même.
ZUNIGACe ne sont pas des chansons que je te demande, c'est une réponse.
CARMENTra la la la la la la la
CARMENMon secret je le garde et je le garde bien:
CARMENTra la la la la la la la
CARMENJ'en aime un autre et meurs en disant que je l'aime.
ZUNIGAAh! Ah! Nous le prenons sur ce ton-là...
à José
ZUNIGACe qui est sûr, n'est-ce pas, c'est qu'il y eut des coups de couteau, et que c'est elle qui les a donnés.
En ce moment cinq ou six femmes à droite réussissent à forcer la ligne des factionnaires et se précipitent sur la scène en criant: «Oui, oui, c'est elle!... s'Une de ces femmes se trouve près de Carmen. Celle-ci lève la main et veut se jeter sur la femme. Don José arrête Carmen. Les soldats écartent les femmes, et les repoussent cette fois tout à fait hors de la scène. Quelques sentinelles continuent à rester en vue gardant les abords de la place.
à Carmen
ZUNIGAEh! Eh! Vous avez la main leste décidément.
aux soldats
ZUNIGATrouvez-moi une corde.
Moment de silence pendant lequel Carmen se remet à fredonner de la façon la plus impertinente en regardant l'officier.
apportant une corde
UN SOLDATVoilà, mon lieutenant.
à Don José
ZUNIGAPrenez et attachez-moi ces deux jolies mains.
Carmen, sans faire la moindre résistance, tend en souriant ses deux mains à Don José.
ZUNIGAC'est dommage vraiment, car elle est gentille... Mais si gentille que vous soyez, vous n'en irez pas moins faire un tour en prison. Vous pourrez y chanter vos chansons de bohémienne. Le porte-clefs vous dira ce qu'il en pense.
Les mains de Carmen sont liées, on la fait asseoir sur un escabeau devant le corps de garde. Elle reste là immobile, les yeux à terre.
ZUNIGAJe vais écrire l'ordre.
à Don José
ZUNIGAC'est vous qui la conduirez …
Il sort.
Un petit moment de silence. Carmen lève les yeux et regarde Don José. Celui-ci se détourne, s'éloigne de quelques pas, puis revient à Carmen qui le regarde toujours.
SYSTEMDialogue parlé
CARMENOù me conduirez-vous?...
JOSÉÀ la prison, ma pauvre enfant...
CARMENHélas! que deviendrai-je? Seigneur officier, ayez pitié de moi... Vous êtes si gentil...
José ne répond pas, s'éloigne et revient, toujours sous le regard de Carmen.
CARMENCette corde, comme vous l'avez serrée, cette corde…
CARMENJ'ai les poignets brisés.
s'approchant de Carmen
JOSÉSi elle vous blesse, je puis la desserrer... Le lieutenant m'a dit de vous attacher les mains... il ne m'a pas dit…
Il desserre la corde.
bas
CARMENLaisse-moi m'échapper, je te donnerai un morceau de la bar lachi, une petite pierre qui te fera aimer de toutes les femmes.
s'éloignant
JOSÉNous ne sommes pas ici pour dire des balivernes... Il faut aller à la prison. C'est la consigne, et il n'y a pas de remèdes.
Silence.
CARMENTout à l'heure vous avez dit: foi de Navarrais... vous êtes des Provinces? …
JOSÉJe suis d'Elizondo…
CARMENEt moi d'Etchalar…
s'arrêtant
JOSÉD'Etchalar!... c'est à quatre heures d'Elizondo, Etchalar.
CARMENOui, c'est là que je suis née… J'ai été emmenée par des bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien... On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, de marchands d'oranges pourries, et ces coquines se sont mises contre moi parce que je leur ai dit que tous leurs Jacques de Séville avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse?
JOSÉVous êtes Navarraise, vous?
CARMENSans doute.
JOSÉAllons donc... il n'y a pas un mot de vrai... vos yeux seuls, votre bouche, votre teint... Tout vous dit bohémienne…
CARMENBohémienne, tu crois?
JOSÉJ'en suis sûr…
CARMENAu fait, je suis bien bonne de me donner la peine de mentir... Oui, je suis bohémienne, mais tu n'en feras pas moins ce que je te demande... Tu le feras parce que tu m'aimes…
JOSÉMoi!
CARMENEh! oui, tu m'aimes... ne me dis pas non, je m'y connais! Tes égards, la facon dont tu me parles. Et cette fleur que tu as gardée. Oh! Tu peux la jeter maintenant... cela n'y fera rien. Elle est restée assez de temps sur ton coeur; le charme a opéré...
avec colère
JOSÉNe me parle plus, tu entends, je te défends de me parler…
CARMENC'est très bien, seigneur officier, c'est très bien. Vous me défendez de parler, je ne parlerai plus.
SYSTEMNo 10 - Séguedille et duo
CARMENPrès des remparts de Séville,
CARMENChez mon ami Lillas Pastia,
CARMENJ'irai danser la séguedille
CARMENEt boire du Manzanilla!
CARMENJ'irai chez mon ami Lillas Pastia.
CARMENOui, mais toute seule on s'ennuie,
CARMENEt les vrais plaisirs sont à deux.
CARMENDonc pour me tenir compagnie,
CARMENJ'emmènerai mon amoureux
CARMENMon amoureux!... Il est au diable
CARMENJe l'ai mis à la porte hier.
CARMENMon pauvre coeur très consolable,
CARMENMon coeur est libre comme l'air.
CARMENJ'ai des galants à la douzaine,
CARMENMais ils ne sont pas à mon gré;
CARMENVoici la fin de la semaine,
CARMENQui veut m'aimer je l'aimerai.
CARMENQui veut mon âme... elle est à prendre.
CARMENVous arrivez au bon moment,
CARMENJe n'ai guère le temps d'attendre,
CARMENCar avec mon nouvel amant
CARMENPrès des remparts de Séville.
CARMENChez mon ami Lillas Pastia,
CARMENJ'irai danser la séguedille
CARMENEt boire du Manzanilla.
CARMENOui, j'irai chez mon ami
CARMENLillas Pastia!
JOSÉTais-toi, je t'avais dit de ne pas me parler.
CARMENJe ne te parle pas... je chante pour moi-même,
CARMENEt je pense... il n'est pas défendu de penser,
CARMENJe pense à certain officier qui m'aime,
CARMENEt qu'à mon tour, oui qu'à mon tour
CARMENJe pourrais bien aimer!
JOSÉCarmen!
CARMENMon officier n'est pas un capitaine,
CARMENPas même un lieutenant,
CARMENIl n'est que brigadier.
CARMENMais c'est assez pour une bohémienne,
CARMENEt je daigne m'en contenter!
déliant la corde qui attache les mains de Carmen
JOSÉCarmen, je suis comme un homme ivre,
JOSÉSi je cède, si je me livre,
JOSÉTa promesse, tu la tiendras.
JOSÉAh! Si je t'aime, Carmen,
JOSÉCarmen tu m'aimeras.
CARMENOui…
JOSÉChez Lillas Pastia.
CARMENNous danserons la séguedille
CARMENEn buvant du manzanilla.
JOSÉTu le promets!
JOSÉCarmen! Tu le promets!
CARMENAh! Près des remparts de Séville
CARMENChez mon ami Lillas Pastia,
CARMENNous danserons la séguedille
CARMENEt boirons du Manzanilla.
CARMENTra la la la la la la la la la la!
JOSÉLe lieutenant!... Prenez garde.
Carmen va se replacer sur son escabeau, les mains derrière le dos. Rentre Zuniga.
SYSTEMNo 11 - Final
ZUNIGAVoici l'ordre, partez et faites bonne garde…
bas, à José
CARMENEn chemin je te pousserai, je te pousserai
CARMENAussi fort que je le pourrai
CARMENLaisse-toi renverser... le reste me regarde!
Elle se place entre les deux dragons. José à côté d'elle.
Les femmes et les bourgeois pendant ce temps sont rentrés en scène toujours maintenus à distance par les dragons.
Carmen traverse la scène de gauche à droite allant vers le pont...
CARMENL'amour est enfant de Bohème,
CARMENIl n'a jamais connu de loi;
CARMENSi tu ne m'aimes pas, je t'aime,
CARMENSi je t'aime, prends garde à toi.
En arrivant à l'entrée du pont à droite, Carmen pousse José qui se laisse renverser. Confusion, désordre, Carmen s'enfuit. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrête un instant, jette sa corde à la volée par-dessus le parapet du pont et se sauve pendant que sur la scène, avec de grands éclats de rire, les cigarières entourent le lieutenant.
SYSTEMDEUXIÈME ACTE
La taverne de Lillas Pastia. Tables à droite et à gauche. Carmen, Mercédès, Frasquita, le lieutenant Zuniga, Morales et un lieutenant. C'est la fin d'un dîner. La table est en désordre. Les officiers et les bohémiens raclent de la guitare dans un coin de la taverne et deux bohémiennes, au milieu de la scène, dansent.
Carmen est assise regardant danser les bohémiennes, le lieutenant lui parle bas, mais elle ne fait aucune attention à lui. Elle se lève tout à coup et se met à chanter.
SYSTEMNo 12 - Chanson bohème
CARMENLes tringles des sistres tintaient
CARMENAvec un éclat métallique.
CARMENEt sur cette étrange musique
CARMENLes zingarellas se levaient.
CARMENTambours de basque allaient leur train.
CARMENEt les guitares forcenées
CARMENGrincaient sous des mains obstinées,
CARMENMême chanson, même refrain.
CARMENTra la la la la la la, Tra la la la la.
Sur ce refrain, les bohémiennes dansent.
CARMENCARMEN, FRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENTra la la la la, Tra la la la la.
CARMENLes anneaux de cuivre et d'argent
CARMENReluisaient sur les peaux bistrées;
CARMEND'orange ou de rouge zébrées
CARMENLes étoffes flottaient au vent:
CARMENLa danse au chant se mariait
CARMEND'abord indécise et timide.
CARMENPlus vive ensuite et plus rapide,
CARMENCela montait, montait, montait!
CARMENTra la la la la la la la, Tra la la la la la.
CARMENCARMEN, FRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENTra la la la la, Tra la la la la.
CARMENLes bohémiens à tour de bras,
CARMENDe leurs instruments faisaient rage,
CARMENEt cet éblouissant tapage,
CARMENEnsorcelait les zingaras!
CARMENSous le rythme de la chanson,
CARMENArdentes, folles, enfiévrées,
CARMENElles se laissaient, enivrées,
CARMENEmporter par le tourbillon!
CARMENTra la la la la la la, Tra la la la la.
CARMENCARMEN, FRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENTra la la la la, Tra la la la la.
Mouvement de danse très rapide, très violent. Carmen elle-même danse et vient, avec les dernières notes de l'orchestre, tomber haletante sur un banc de la taverne. Après la danse, Lillas Pastia se met à tourner autour des officiers d'un air embarrassé.
SYSTEMDialogue parlé
ZUNIGAVous avez quelque chose à nous dire, maître Lillas Pastia?
PASTIAMon Dieu, messieurs…
MORALESParle, voyons…
PASTIAIl commence à se faire tard... et je suis, plus que personne, obligé d'observer les règlements. Monsieur le corrégidor étant assez mal disposé à mon égard... je ne sais pas pourquoi il est mal disposé...
ZUNIGAJe le sais très bien, moi. C'est parce que ton auberge est le rendez-vous ordinaire de tous les contrebandiers de la province.
PASTIAQue ce soit pour cette raison ou pour une autre, je suis obligé de prendre garde... or, je vous le répète, il commence à se faire tard.
MORALESCela veut dire que tu nous mets à la porte!…
PASTIAOh! non, messieurs les officiers... oh! non... je vous fais seulement observer que mon auberge devrait être fermée depuis dix minutes …
ZUNIGADieu sait ce qui s'y passe dans ton auberge une fois qu'elle est fermée…
PASTIAOh! mon lieutenant …
ZUNIGAEnfin, nous avons encore, avant l'appel, le temps d'aller passer une heure au théâtre... vous y viendrez avec nous, n'est-ce pas, les belles?
Pastia fait signe aux bohémiennes de refuser.
FRASQUITANon, messieurs les officiers, non, nous restons ici, nous.
ZUNIGAComment, vous ne viendrez pas
MERCÉDÈSC'est impossible...
MORALESMercédès!
MERCÉDÈSJe regrette …
MORALESFrasquita! …
FRASQUITAJe suis désolée…
ZUNIGAMais toi, Carmen, je suis bien sûr que tu ne refuseras pas …
CARMENC'est ce qui vous trompe, mon lieutenant... Je refuse et encore plus nettement qu'elles deux si c'est possible …
Pendant que le lieutenant parle à Carmen, Moralès et les deux autres lieutenants essayent de fléchir Frasquita et Mercédès.
ZUNIGATu m'en veux?
CARMENPourquoi vous en voudrais-je?
ZUNIGAParce qu'il y a un mois, j'ai eu la cruauté de t'envoyer à la prison …
comme si elle ne se rappelait pas
CARMENA la prison?
ZUNIGAJ'étais de service, je ne pouvais pas faire autrement.
même jeu
CARMENA la prison... je ne me souviens pas d'être allée à la prison …
ZUNIGAJe sais pardieu bien que tu n'y es pas allée... le brigadier qui était chargé de te conduire ayant jugé à propos de te laisser échapper... et de se faire dégrader et emprisonner pour cela...
sérieuse
CARMENDégrader et emprisonner?...
ZUNIGAMon Dieu oui... on n'a pas voulu admettre qu'une aussi petite main ait été assez forte pour renverser un homme...
CARMENOh!
ZUNIGACela n'a pas paru naturel …
CARMENEt ce pauvre garçon est redevenu simple soldat?
ZUNIGAOui... et il a passé un mois en prison …
CARMENMais il en est sorti?
ZUNIGADepuis hier seulement!
faisant claquer ses castagnettes
CARMENTout est bien, puisqu'il en est sorti, tout est bien.
ZUNIGAÀ la bonne heure, tu te consoles vite …
à part
CARMENEt j'ai raison...
Haut
CARMENSi vous m'en croyez, vous ferez comme moi, vous voulez nous emmener, nous ne voulons pas vous suivre... vous vous consolerez …
MORALESIl faudra bien.
La scène est interrompue par un choeur chanté dans la coulisse.
SYSTEMNo 13 - Choeur
CHOEURVivat! Vivat le torero!
CHOEURVivat! Vivat Escamillo!
CHOEURJamais homme intrépide
CHOEURN'a par un coup plus beau
CHOEURD'une main plus rapide
CHOEURTerrassé le taureau!
CHOEURVivat! Vivat! Vivat!
ZUNIGAQu'est-ce que c'est que ça?
MERCÉDÈSUne promenade aux flambeaux …
MORALESEt qui promène-t-on?
FRASQUITAJe le reconnais... c'est Escamillo... un torero qui s'est fait remarquer aux dernières courses de Grenade et qui promet d'égaler la gloire de Montes et de Pepe Illo …
ZUNIGAPardieu, il faut le faire venir... nous boirons en son honneur!
MORALESC'est cela, je vais l'inviter.
Il va êi la fenêtre.
MORALESMonsieur le torero... voulez-vous nous faire l'amitié de monter ici? Vous y trouverez des gens qui aiment fort tous ceux qui, comme vous, ont de l'adresse et du courage …
Quittant la fenêtre
MORALESIl vient …
suppliant
PASTIAMessieurs les officiers, je vous avais dit …
ZUNIGAAyez la bonté de nous laisser tranquilles, maître Lillas Pastia, et faites-nous apporter de quoi boire...
CHOEURVivat! Vivat le torero!
CHOEURVivat! Vivat Escamillo!
CHOEURVivat! Vivat! vivat!
Paraît Escamillo.
SYSTEMDialogue parlé
ZUNIGACes dames et nous, vous remercions d'avoir accepté notre invitation; nous n'avons pas voulu vous laisser passer sans boire avec vous au grand art de la tauromachie.
ESCAMILLOMessieurs les officiers, je vous remercie.
SYSTEMNo 14 - Couplets
ESCAMILLOVotre toast... je peux vous le rendre,
ESCAMILLOSeñors, Señors, car avec les soldats
ESCAMILLOOui les toreros peuvent s'entendre,
ESCAMILLOPour plaisirs ils ont les combats.
ESCAMILLOLe cirque est plein, c'est jour de fête,
ESCAMILLOLe cirque est plein du haut en bas.
ESCAMILLOLes spectateurs perdant la tête,
ESCAMILLOLes spectateurs s'interpellent à grands fracas:
ESCAMILLOApostrophes, cris et tapage
ESCAMILLOPoussés jusques à la fureur.
ESCAMILLOCar c'est la fête du courage,
ESCAMILLOC'est la fête des gens de cour.
ESCAMILLOAllons en garde! Allons! Allons! Ah!
ESCAMILLOToréador, en garde,
ESCAMILLOToréador, toréador,
ESCAMILLOEt songe bien, oui songe en combattant
ESCAMILLOQu'un oeil noir te regarde
ESCAMILLOEt que l'amour t'attend.
ESCAMILLOToréador, l'amour,
ESCAMILLOL'amour t'attend!
TOUSToréador en garde,
TOUSToréador, toréador
TOUSEn combattant songe qu'un oeil noir te regarde
TOUSEt que l'amour t'attend,
TOUSToréador, l'amour, l'amour t'attend!
ESCAMILLOTout d'un coup on fait silence;
ESCAMILLOOn fait silence. Ah que se passe-t-il?
ESCAMILLOPlus de cris; c'est l'instant
ESCAMILLOLe taureau s'élance en bondissant hors du toril …
Il s'élance, il entre, il frappe, un cheval roule
ESCAMILLOEntraînant un picador.
ESCAMILLO«Ah bravo toro!», hurle la foule.
ESCAMILLOLe taureau va... il vient... il vient et frappe encor!
ESCAMILLOEn secouant ses banderilles,
ESCAMILLOPlein de fureur, il court!
ESCAMILLOLe cirque est plein de sang;
ESCAMILLOOn se sauve, on franchit les grilles;
ESCAMILLOC'est ton tour maintenant.
ESCAMILLOAllons en garde! Allons! Allons! Ah!
ESCAMILLOToréador, en garde!
ESCAMILLOToréador, toréador!
ESCAMILLOEt songe bien, oui songe en combattant
ESCAMILLOQu'un oeil noir te regarde
ESCAMILLOEt que l'amour t'attend.
ESCAMILLOToréador, l'amour t'attend!
TOUSToréador en garde!
TOUSToréador! Toréador!
TOUSEn combattant songe qu'un oeil noir te regarde,
TOUSEt que l'amour t'attend.
TOUSToréador, l'amour, l'amour t'attend!
MERCÉDÈSL'amour!
ESCAMILLOL'amour!
FRASQUITAL'amour!
ESCAMILLOL'amour!
CARMENL'amour!
ESCAMILLOL'amour!
TOUSToréador, Toréador!
TOUSL'amour t'attend!
On boit, on échange des poignées de main avec le toréador.
SYSTEMDialogue parlé
PASTIAMessieurs les officiers, je vous en prie.
ZUNIGAC'est bien, c'est bien, nous partons.
Les officiers commencent à se préparer à partir. - Escamillo se trouve près de Carmen.
ESCAMILLODis-moi ton nom, et la première fois que je frapperai le taureau, ce sera ton nom que je prononcerai.
CARMENJe m'appelle la Carmencita.
ESCAMILLOLa Carmencita?
CARMENCarmen, la Carmencita, comme tu voudras.
ESCAMILLOEh bien! Carmen ou la Carmencita, si je m'avisais de t'aimer et d'être aimé de toi, qu'est-ce que tu me répondrais?
CARMENJe répondrais que tu peux m'aimer tout à ton aise, mais que quant à être aimé de moi pour le moment, il n'y faut pas songer!
ESCAMILLOAh!
CARMENC'est comme ça.
ESCAMILLOJ'attendrai alors et je me contenterai d'espérer …
CARMENIl n'est pas défendu d'attendre et il est toujours agréable d'espérer.
à Frasquita et à Mercédès
MORALESVous ne venez pas décidément?
sur un nouveau signe de Pastia
FRASQUITAMais non, mais non …
à Zuniga
MORALESMauvaise campagne, lieutenant.
ZUNIGABah! La bataille n'est pas encore perdue...
Bas à Carmen
ZUNIGAEcoute-moi, Carmen, puisque tu ne veux pas venir avec nous, c'est moi qui dans une heure reviendrai ici.
CARMENIci?
ZUNIGAOui, dans une heure... après l'appel.
CARMENJe ne vous conseille pas de revenir …
riant
ZUNIGAJe reviendrai tout de même.
haut
ZUNIGANous partons avec vous, torero, et nous nous joindrons au cortège qui vous accompagne.
ESCAMILLOC'est un grand honneur pour moi, je tâcherai de ne pas m'en montrer indigne lorsque je combattrai sous vos yeux.
Tout le monde sort, excepté Carmen, Frasquita, Mercédès et Lillas Pastia.
à Pastia
FRASQUITAPourquoi étais-tu si pressé de les faire partir et pourquoi nous as-tu fait signe de ne pas les suivre?
PASTIALe Dancaïre et le Remendado viennent d'arriver... ils ont à vous parler de vos affaires, des affaires d'Egypte.
CARMENLe Dancaïre et le Remendado?
ouvrant une porte et appelant du geste
PASTIAOui, les voici... tenez …
Entrent le Dancaïre et le Remendado. - Pastia ferme les portes, met les volets, etc.
FRASQUITAEh bien, les nouvelles?
LE DANCAÏREPas trop mauvaises, les nouvelles; nous arrivons de Gibraltar …
LE REMENDADOJolie ville, Gibraltar!... On y voit des Anglais, beaucoup d'Anglais, de jolis hommes les Anglais; un peu froids, mais distingués.
LE DANCAÏRERemendado!
LE REMENDADOPatron?
mettant la main sur son couteau
LE DANCAÏREVous comprenez?
LE REMENDADOParfaitement, patron …
LE DANCAÏRETaisez-vous, alors. Nous arrivons de Gibraltar, nous avons arrangé, avec un patron de navire, l'embarquement de marchandises anglaises. Nous irons les attendre près de la côte, nous en cacherons une partie dans la montagne et nous ferons passer le reste. Tous nos camarades ont été prévenus... ils sont ici,
LE DANCAÏREcachés, mais c'est de vous trois surtout dont nous avons besoin... vous allez partir avec nous...
riant
CARMENPour quoi faire? Pour vous aider à porter des ballots?…
LE REMENDADOOh! Non... faire porter des ballots à des dames... ça ne serait pas distingué.
menaçant
LE DANCAÏRERemendado?
LE REMENDADOOui, patron.
LE DANCAÏRENous ne vous ferons pas porter de ballots, mais nous avons besoin de vous pour autre chose.
SYSTEMNo 15 - Quintette
LE DANCAÏRENous avons en tête une affaire.
LE DANCAÏREMERCÉDÈS et FRASQUITA
LE DANCAÏREEst-elle bonne, dites-nous?
LE DANCAÏREElle est admirable, ma chère
LE DANCAÏREMais nous avons besoin de vous.
LE REMENDADOOui, nous avons besoin de vous!
CARMENDe nous?
LE DANCAÏREDe vous!
FRASQUITADe nous?
LE REMENDADODe vous!
MERCÉDÈSDe nous?
MERCÉDÈSFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
MERCÉDÈSQuoi! Vous avez besoin de nous?
MERCÉDÈSLE REMENDADO et LE DANCAÏRE
MERCÉDÈSOui, nous avons besoin de vous!
MERCÉDÈSCar nous l'avouons humblement,
MERCÉDÈSEt fort respectueusement,
MERCÉDÈSOui nous l'avouons humblement:
MERCÉDÈSQuand il s'agit de tromperie,
MERCÉDÈSDe duperie, de volerie,
MERCÉDÈSIl est toujours bon, sur ma foi,
MERCÉDÈSD'avoir les femmes avec soi,
MERCÉDÈSEt sans elles,
MERCÉDÈSMes toutes belles,
MERCÉDÈSOn ne fait jamais rien de bien.
MERCÉDÈSFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
MERCÉDÈSQuoi! Sans nous jamais rien
MERCÉDÈSDe bien?
MERCÉDÈSLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
MERCÉDÈSN'êtes vous pas de cet avis?
MERCÉDÈSFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
MERCÉDÈSSi fait, je suis de cet avis.
MERCÉDÈSSi fait vraiment je suis de cet avis.
TOUSQuand il s'agit de tromperie,
TOUSDe duperie, de volerie
TOUSIl est toujours bon sur ma foi
TOUSD'avoir les femmes avec soi.
TOUSEt sans elles, les toutes belles,
TOUSOn ne fait jamais rien de bien.
LE DANCAÏREC'est dit alors, vous partirez.
LE DANCAÏREMERCÉDÈS et FRASQUITA
LE DANCAÏREQuand vous voudrez.
LE REMENDADOMais tout de suite.
CARMENAh! Permettez, permettez.
à Mercédès et à Frasquita
CARMENS'il vous plaît de partir, partez.
CARMENMais je ne suis pas du voyage;
CARMENJe ne pars pas... je ne pars pas.
CARMENLE REMENDADO et LE DANCAÏRE
CARMENCarmen, mon amour, tu viendras,
CARMENEt tu n'auras pas le courage
CARMENDe nous laisser dans l'embarras.
CARMENJe ne pars pas, je ne pars pas.
CARMENFRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENAh! Ma Carmen tu viendras!
LE DANCAÏREMais au moins la raison, Carmen tu la diras?
LE DANCAÏREFRASQUJTA, MERCÉDÈS, LE DANCAÏRE et LE REMENDADO
LE DANCAÏRELa raison! La raison! La raison! La raison!
CARMENJe la dirai certainement.
CARMENLE DANCAIRE, LE REMENDADO, FRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENVoyons! Voyons! Voyons! Voyons!
CARMENLa raison c'est qu'en ce moment...
CARMENLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
CARMENEh bien?
CARMENFRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENEh bien?
CARMENJe suis amoureuse.
CARMENLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
CARMENQu'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle dit?
CARMENFRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENElle dit qu'elle est amoureuse!
CARMENLE DANCAÏRE, LE REMENDADO, FRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENAmoureuse! Amoureuse!
LE DANCAÏREVoyons, Carmen, sois sérieuse.
CARMENAmoureuse à perdre l'esprit.
CARMENLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
CARMENLa chose certes nous étonne,
CARMENMais ce n'est pas le premier jour
CARMENOù vous aurez su, ma mignonne.
CARMENFaire marcher de front le devoir et l'amour.
CARMENMes amis, je serais fort aise
CARMENDe pouvoir partir avec vous ce soir,
CARMENMais cette fois, ne vous déplaise,
CARMENIl faudra que l'amour passe avant le devoir.
LE DANCAÏRECe n'est pas là ton dernier mot?
CARMENAbsolument.
LE REMENDADOIl faut que tu te laisses attendrir.
TOUSIl faut venir, Carmen, il faut venir.
TOUSPour notre affaire,
TOUSC'est nécessaire,
Car entre nous...
CARMENQuant à cela, je l'admets avec vous.
TOUSQuand il s'agit de tromperie,
TOUSDe duperie, de volerie,
etc.
SYSTEMDialogue parlé
LE DANCAÏREEn voilà assez; je t'ai dit qu'il fallait venir, et tu viendras … je suis le chef …
CARMENComment dis-tu ça?
LE DANCAÏREJe te dis que je suis le chef …
CARMENEt tu crois que je t'obéirai?
furieux
LE DANCAÏRECarmen! …
très calme
CARMENEh bien!
se jetant entre le Dancaïre et Carmen
LE REMENDADOJe vous en prie... des personnes si distinguées …
envoyant un coup de pied que le Remendado évite.
LE DANCAÏREAttrape ça, toi …
se redressant
LE REMENDADOPatron
LE DANCAÏREQu'est-ce que c'est?
LE REMENDADORien, patron!
LE DANCAÏREAmoureuse... ce n'est pas une raison, cela.
LE REMENDADOLe fait est que ce n'en est pas une... moi aussi je suis amoureux et ça ne m'empêche pas de me rendre utile.
CARMENPartez sans moi … j'irai vous rejoindre demain, mais pour ce soir je reste…
FRASQUITAJe ne t'ai jamais vue comme cela; qui attends-tu donc?…
MERCÉDÈSCe soldat qui était en prison?
CARMENOui
FRASQUITAEt à qui, il y a quinze jours, le geôlier a remis de ta part un pain dans lequel il y avait une pièce d'or et une lime?
remontant vers la fenêtre
CARMENOui.
LE DANCAÏREIl s'en est servi de cette lime?
CARMENNon.
LE DANCAÏRETu vois bien! Ton soldat aura eu peur d'être puni plus rudement qu'il ne l'avait été; ce soir encore il aura peur … tu auras beau entr'ouvrir les volets et regarder s'il vient, je parierais qu'il ne viendra pas.
CARMENNe parie pas, tu perdrais …
SYSTEMNo 16 - Chanson
la voix très éloignée
JOSÉHalte-là!
JOSÉQui va là?
JOSÉDragon d'Almanza …
CARMENÉcoutez! Le voilà!
JOSÉOù t'en vas-tu par là,
JOSÉDragon d'Almanza!
JOSÉMoi je m'en vais faire
JOSÉMordre la poussière
JOSÉÀ mon adversaire.
JOSÉS'il en est ainsi,
JOSÉPassez mon ami.
JOSÉAffaire d'honneur,
JOSÉAffaire de cour,
JOSÉPour nous tout est là.
JOSÉDragon d'Almanza!
Carmen, le Dancaïre, le Remendado, Mercédès et Frasquita, par les volets entr'ouverts, regardent venir Don José.
SYSTEMDialogue parlé
MERCÉDÈSC'est un dragon, ma foi.
FRASQUITAEt un beau dragon.
à Carmen
LE DANCAÏREEh bien, puisque tu ne veux venir que demain, sais-tu au moins ce que tu devrais faire?
CARMENQu'est-ce que je devrais faire?
LE DANCAÏRETu devrais décider ton dragon à venir avec toi et à se joindre à nous.
CARMENAh!... Si cela se pouvait!... mais il n'y faut pas penser ce sont des bêtises... il est trop niais.
LE DANCAÏREPourquoi l'aimes-tu puisque tu conviens toi-même …
CARMENParce qu'il est joli garçon donc et qu'il me plaît.
avec fatuité
LE REMENDADOLe patron ne comprend pas ça, lui … qu'il suffise d'être joli garçon pour plaire aux femmes …
LE DANCAÏREAttends un peu, toi, attends un peu …
Le Remendado se sauve et sort. Le Dancaïre le poursuit et sort à son tour entraînant Mercédès et Frasquita qui essaient de le calmer.
la voix beaucoup plus rapprochée
JOSÉHalte-là!
JOSÉQui va là?
JOSÉDragon d'Almanza!
JOSÉOù t'en vas-tu par là,
JOSÉDragon d'Almanza?
JOSÉExact et fidèle, je vais où m'appelle
JOSÉL'amour de ma belle.
JOSÉS'il en est ainsi,
JOSÉPassez mon ami,
JOSÉAffaire d'honneur,
JOSÉAffaire de coeur,
JOSÉPour nous tout est là.
JOSÉDragon d'Almanza!
CARMENEnfin... te voilà... C'est bien heureux!
JOSÉIl y a deux heures seulement que je suis sorti de prison.
CARMENQui t'empêchait de sortir plus tôt? Je t'avais envoyé une lime et une pièce d'or... avec la lime il fallait scier le plus gros barreau de ta prison... avec la pièce d'or il fallait, chez le premier fripier venu, changer ton uniforme pour un habit bourgeois.
JOSÉEn effet, tout cela était possible.
CARMENPourquoi ne l'as-tu pas fait?
JOSÉQue veux-tu? J'ai encore mon honneur de soldat, et déserter me semblerait un grand crime... Oh! Je ne t'en suis pas moins reconnaissant... Tu m'as envoyé une lime et une pièce d'or... La lime me servira pour affiler ma lance et je la garde comme souvenir de toi.
Lui tendant la pièce d'or.
JOSÉQuant à l'argent …
CARMENTiens, il l'a gardé … Ça se trouve à merveille …
Criant et frappant
CARMENHolà! … Lillas Pastia, holà! … nous mangerons tout, tu me régales... Holà! Holà!
Entre Pastia
l'empêchant de crier
PASTIAPrenez donc garde …
lui jetant la pièce
CARMENTiens, attrape... et apporte-nous des fruits confits; apporte-nous des bonbons, apporte-nous des oranges, apporte-nous du Manzanilla... apporte-nous de tout ce que tu as, de tout, de tout …
PASTIATout de suite, Mademoiselle Carmencita.
à José
CARMENTu m'en veux alors et tu regrettes de t'être fait mettre en prison pour mes beaux yeux?
JOSÉQuant à cela non, par exemple.
CARMENVraiment?
JOSÉL'on m'a mis en prison, l'on m'a ôté mon grade, mais ça m'est égal.
CARMENParce que tu m'aimes?
JOSÉOui, parce que je t'aime, parce que je t'adore.
mettant ses deux mains dans les mains de José
CARMENJe paie mes dettes... c'est notre loi à nous autres bohémiennes... Je paie mes dettes, je paie mes dettes …
Rentre Lillas Pastia apportant sur un plateau des oranges, des bonbons, des fruits confits, du Manzanilla.
CARMENMets tout cela ici … un seul coup, n'aie pas peur …
Pastia obéit et la moitié des objets roule par terre.
CARMENÇa ne fait rien, nous ramasserons tout cela nous-mêmes.
CARMENSauve-toi maintenant, sauve-toi, sauve-toi.
Pastia sort.
CARMENMets-toi là et mangeons de tout! De tout! De tout!
Elle est assise; Don José s'assied en face d'elle.
JOSÉTu croques les bonbons comme un enfant de six ans …
CARMENC'est que je les aime... Ton lieutenant était ici tout à l'heure, avec d'autres officiers, il nous ont fait danser la Romalis …
JOSÉTu as dansé?
CARMENOui; et quand j'ai eu dansé, ton lieutenant s'est permis de me dire qu'il m'adorait...
JOSÉCarmen!
CARMENQu'est-ce que tu as?... Est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
JOSÉMais certainement, je suis jaloux …
CARMENAh bien!... Canari, va!. Tu es un vrai canari d'habit et de caractère... allons, ne te fâche pas... pourquoi es-tu jaloux? Parce que j'ai dansé
CARMENtout à l'heure pour ces officiers... Eh bien, si tu le veux, je danserai pour toi maintenant, pour toi seul.
JOSÉSi je le veux, je crois bien que je le veux …
CARMENOù sont mes castagnettes?... Qu'est-ce que j'ai fait de mes castagnettes?
en riant
CARMENC'est toi qui me les a prises, mes castagnettes?
JOSÉMais non!
tendrement
CARMENMais si, mais si... je suis sûre que c'est toi... ah bah! En voilà des castagnettes.
Elle casse une assiette, avec deux morceaux de faïence se fait des castagnettes et les essaie...
CARMENAh! Ça ne vaudra jamais mes castagnettes … Où sont-elles donc?
trouvant les castagnettes sur la table à droite
JOSÉTiens, les voici.
riant
CARMENAh! Tu vois bien... c'est toi qui les avais prises...
JOSÉAh! Que je t'aime, Carmen, que je t'aime!
CARMENJe l'espère bien.
SYSTEMNo 17 - Duo
CARMENJe vais danser en votre honneur
CARMENEt vous verrez, seigneur,
CARMENComment je sais moi-même accompagner ma danse,
CARMENMettez-vous là, Don José, je commence.
CARMENLa la la la la la la la la la la la …
Elle fait asseoir Don José dans un coin du théâtre. Petite danse. Carmen du bout des lèvres fredonne un air qu'elle accompagne avec ses castagnettes. Don José la dévore des yeux. On entend au loin, très loin, des clairons qui sonnent la retraite. Don José prête l'oreille. Il croit entendre les clairons, mais les castagnettes de Carmen claquent très bruyamment. Don José s'approche de Carmen, lui prend le bras, et l'oblige à s'arrêter.
JOSÉAttends un peu, Carmen, rien qu'un moment, arrête.
CARMENEt pourquoi, s'il te plaît?
JOSÉIl me semble, là-bas …
JOSÉOui, ce sont nos clairons qui sonnent la retraite.
JOSÉNe les entends-tu pas?
CARMENBravo! Bravo! J'avais beau faire …
CARMENIl est mélancolique
CARMENDe danser sans orchestre. Et vive la musique qui nous tombe du ciel!
CARMENLa la la la la la la la la la …
Elle reprend sa chanson qui rythme sur la retraite sonnée au dehors par les clairons. Carmen se remet à danser et Don José se remet à
regarder Carmen. La retraite approche … approche... approche... passe sous les fenêtres de l'auberge … puis s'éloigne …
Le son des clairons va s'affaiblissant. Nouvel effort de Don José pour s'arracher à cette contemplation de Carmen... Il lui prend le bras
et l'oblige encore à s'arrêter.
JOSÉTu ne m'a pas compris … Carmen, c'est la retraite...
JOSÉIl faut que, moi, je rentre au quartier pour l'appel.
Le bruit de la retraite cesse tout à coup.
regardant Don José qui remet sa giberne et rattache le ceinturon de son sabre.
CARMENAu quartier! Pour l'appel!
CARMENAh! j'étais vraiment trop bête!
CARMENJe me mettais en quatre et je faisais des frais
CARMENPour amuser monsieur, je chantais... je dansais.
CARMENJe crois, Dieu me pardonne,
CARMENQu'un peu plus, je l'aimais
CARMENTa ta ta ta, c'est le clairon qui sonne!
CARMENIl part! Il est parti!
CARMENVa-t'en donc, canari.
Avec fureur, lui envoyant son shako à la volée.
CARMENPrends ton shako, ton sabre, ta giberne.
CARMENEt va-t'en, mon garçon,
CARMENVa-t'en,
CARMENRetourne à ta caserne.
JOSÉC'est mal à toi, Carmen, de te moquer de moi;
JOSÉJe souffre de partir... car jamais,
JOSÉJamais femme,
JOSÉJamais femme avant toi
JOSÉNon, non jamais, jamais femme avant toi
JOSÉAussi profondément n'avait troublé mon âme.
CARMENIl souffre de partir
CARMENCar jamais femme avant moi
CARMENAussi profondément
CARMENN'avait troublé son âme!
CARMENTa ta ta ta, mon Dieu... c'est la retraite.
CARMENTa ra ta ta, je vais être en retard,
CARMENÔ mon Dieu, ô mon Dieu c'est la retraite!
CARMENJe vais être en retard. Il perd la tête.
CARMENIl court, et voilà son amour.
JOSÉAinsi tu ne crois pas
JOSÉÀ mon amour?
CARMENMais non!
JOSÉEh bien! Tu m'entendras.
CARMENJe ne veux rien entendre …
JOSÉTu m'entendras!
CARMENTu vas te faire attendre!
CARMENNon! Non! Non! Non!
violemment
JOSÉTu m'entendras! Oui, tu m'entendras!
JOSÉJe le veux, Carmen, tu m'entendras!
De la main gauche il a saisi brusquement le bras de Carmen; de la main droite, il va chercher sous sa veste d'uniforme la fleur de cassie que Carmen lui a jetée au premier acte. Il montre cette fleur à Carmen.
JOSÉLa fleur que tu m'avais jetée,
JOSÉDans ma prison m'était restée,
JOSÉFlétrie et sèche, cette fleur
JOSÉGardait toujours sa douce odeur;
JOSÉEt pendant des heures entières,
JOSÉSur mes yeux fermant mes paupières
JOSÉDe cette odeur je m'enivrais
JOSÉEt dans la nuit je te voyais.
JOSÉJe me prenais à te maudire
JOSÉÀ te détester, à me dire:
JOSÉPourquoi faut-il que le destin
JOSÉL'ait mise là sur mon chemin?
JOSÉPuis je m'accusais de blasphème
JOSÉEt je ne sentais en moi-même
JOSÉQu'un seul désir, un seul espoir,
JOSÉTe revoir, ô Carmen, oui te revoir! …
JOSÉCar tu n'avais eu qu'à paraître,
JOSÉQu'à jeter un regard sur moi
JOSÉPour t'emparer de tout mon être,
JOSÉÔ ma Carmen.
JOSÉEt j'étais une chose à toi.
JOSÉCarmen, je t'aime!
CARMENNon, tu ne m'aimes pas.
JOSÉQue dis-tu?
CARMENNon, tu ne m'aimes pas, non!
CARMENCar si tu m'aimais,
CARMENLà-bas, là-bas tu me suivrais.
JOSÉCarmen!
CARMENOui! Là-bas, là-bas dans la montagne …
JOSÉCarmen!
CARMENLà-bas, là-bas tu me suivrais,
CARMENSur ton cheval tu me prendrais,
CARMENEt comme un brave à travers la campagne,
CARMENEn croupe, tu m'emporterais.
CARMENLà-bas, là-bas dans la montagne …
JOSÉCarmen!
CARMENLà-bas, là-bas tu me suivrais.
CARMENTu me suivrais, si tu m'aimais.
CARMENTu n'y dépendrais de personne,
Point d'officier à qui tu doives obéir,
Et point de retraite qui sonne
CARMENPour dire à l'amoureux qu'il est temps de partir.
CARMENLe ciel ouvert, la vie errante,
CARMENPour pays l'univers, et pour loi ta volonté,
CARMENEt surtout la chose enivrante,
CARMENLa liberté! La liberté!
JOSÉMon Dieu!
CARMENLà-bas, là-bas dans la montagne …
JOSÉCarmen!
CARMENLà-bas, là-bas, si tu m'aimais …
JOSÉTais-toi!
CARMENLà-bas, là-bas tu me suivrais!
CARMENSur ton cheval tu me prendrais,
CARMENEt comme un brave à travers la campagne,
CARMENOui, tu m'emporterais
CARMENSi tu m'aimais!
JOSÉAh! Carmen, hélas, tais-toi! Tais-toi!
JOSÉMon Dieu!
JOSÉHélas! Hélas! Pitié! Carmen!
JOSÉPitié!
JOSÉÔ mon Dieu! Hélas!
CARMENOui, n'est-ce pas?
CARMENLà-bas, là-bas tu me suivras.
CARMENTu m'aimes et tu me suivras.
CARMENLà-bas, là-bas emporte-moi!
JOSÉAh! Tais-toi! Tais-toi!
S'arrachant brusquement des bras de Carmen.
JOSÉNon, je ne veux plus t'écouter
JOSÉQuitter mon drapeau... déserter
JOSÉC'est la honte, c'est l'infamie,
JOSÉje n'en veux pas!
CARMENEh bien, pars!
JOSÉCarmen, je t'en prie.
CARMENNon, je ne t'aime plus, va! Je te hais!
JOSÉÉcoute! Carmen!
CARMENAdieu! Mais adieu pour jamais.
JOSÉEh bien, soit!... Adieu, adieu pour jamais.
CARMENVa-t'en!
JOSÉCarmen! Adieu, adieu pour jamais!
CARMENAdieu!
Il va en courant jusqu'à la porte... Au moment où il y arrive, on frappe... Don José s'arrête. Silence. On frappe encore.
SYSTEMNo 18 - Final
ZUNIGAHolà! Carmen! Holà! Holà!
JOSÉQui frappe? Qui vient là?
CARMENTais-toi!... Tais-toi!
faisant sauter la porte.
J'ouvre moi-même et j'entre.
II entre et voit Don José. A Carmen.
ZUNIGAAh fi! Ah! Fi la belle,
ZUNIGALe choix n'est pas heureux; c'est se mésallier
ZUNIGAde prendre le soldat quand on a l'officier.
à Don José
ZUNIGAAllons! Décampe.
JOSÉNon.
ZUNIGASi fait, tu partiras.
JOSÉJe ne partirai pas.
le frappant
ZUNIGADrôle!
sautant sur son sabre
JOSÉTonnerre! Il va pleuvoir des coups.
Zuniga dégaine à moitié.
se jetant entre eux deux
CARMENAu diable le jaloux!
appelant
CARMENÀ moi! À moi!
Le Dancaïre, le Remendado et les bohémiens paraissent de tous les côtés. Carmen d'un geste montre Zuniga aux bohémiens; le Dancaïre et le Remendado se jettent sur lui, le désarment.
CARMENBel officier, bel officier, l'amour
CARMENVous joue en ce moment un assez vilain tour,
CARMENVous arrivez fort mal et nous sommes forcés,
CARMENNe voulant être dénoncés,
CARMENDe vous garder au moins pendant une heure.
CARMENLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
CARMENMon cher monsieur, mon cher monsieur,
CARMENNous allons s'il vous plaît quitter cette demeure.
CARMENVous viendrez avec nous?
CARMENC'est une promenade.
CARMENLE DANCAÏRE et LE REMENDADO
CARMENConsentez-vous? Consentez-vous?
CARMENRépondez camarade!
ZUNIGACertainement,
ZUNIGAD'autant plus que votre argument
ZUNIGAEst un de ceux auxquels
ZUNIGAOn ne résiste guère.
ZUNIGAMais gare à vous plus tard.
avec philosophie
LE DANCAÏRELa guerre, c'est la guerre.
LE DANCAÏREEn attendant, mon officier,
LE DANCAÏREPassez devant sans vous faire prier.
LE DANCAÏRELE REMENDADO et LE CHOEUR
LE DANCAÏREPassez devant sans vous faire prier.
L'officier sort, emmené par quatre bohémiens, le pistolet à la main.
à Don José
CARMENEs-tu des nôtres maintenant?
JOSÉIl le faut bien.
CARMENAh! Le mot n'est pas galant,
CARMENMais qu'importe, va, tu t'y feras
CARMENQuand tu verras
CARMENComme c'est beau la vie errante,
CARMENPour pays l'univers,
CARMENPour loi ta volonté,
CARMENEt surtout la chose enivrante:
CARMENLa liberté! La liberté!
CARMENFRASQUITA, MERCÉDÈS, CARMEN et LES FEMMES
CARMENSuis-nous à travers la campagne,
CARMENViens avec nous dans la montagne,
CARMENSuis-nous et tu t'y feras, tu t'y feras
CARMENQuand tu verras, là-bas,
CARMENComme c'est beau la vie errante,
CARMENPour pays l'univers;
CARMENEt pour loi sa volonté!
CARMENEt surtout la chose enivrante:
CARMENLa liberté!
CARMENLE REMENDADO, LE DANCAÏRE et LES HOMMES
CARMENAmi, suis-nous dans la campagne,
CARMENViens avec nous à la montagne,
etc.
JOSÉAh!
TOUSLe ciel ouvert, la vie errante,
TOUSPour pays tout l'univers
TOUSPour loi ta volonté,
TOUSEt surtout la chose enivrante:
TOUSLa liberté! La liberté!
SYSTEMTROISIÈME ACTE
Le rideau se lève sur des rochers... site pittoresque et
sauvage... Solitude complète et nuit noire. Prélude musical.
Au bout de quelques instants, un contrebandier paraît au haut des rochers, puis un autre, puis deux autres, puis vingt autres çà et là, descendant et escaladant des rochers. Des hommes portent de gros ballots sur les épaules.
SYSTEMNo 19 - Sextuor et choeur
CHOEURÉcoute, écoute, compagnon, écoute,
CHOEURLa fortune est là-bas, là-bas,
CHOEURMais prends garde pendant la route,
CHOEURPrends garde de faire un faux pas.
CHOEURFRASQUITA, MERCÉDÈS, CARMEN, JOSÉ, LE REMENDADO et LE DANCAÏRE
CHOEURNotre métier est bon, mais pour le faire il faut
CHOEURAvoir une âme forte,
CHOEUREt le péril, le péril est en haut,
CHOEURIl est en bas, il est en haut,
CHOEURIl est partout qu'importe!
CHOEURNous allons devant nous, sans souci du torrent,
CHOEURSans souci de l'orage,
CHOEURSans souci du soldat, qui là-bas nous attend,
CHOEUREt nous guette au passage.
CHOEURSans souci, nous allons en avant!
CHOEURÉcoute, compagnon, écoute,
CHOEURLa fortune est là-bas, là-bas...
CHOEURMais prends garde pendant la route,
CHOEURPrends garde de faire un faux pas.
CHOEURPrends garde! Prends garde!
SYSTEMDialogue parlé
LE DANCAÏREHalte! Nous allons nous arrêter ici... ceux qui ont sommeil pourront dormir pendant une demi-heure …
s'étendant avec volupté
LE REMENDADOAh!
LE DANCAÏREJe vais, moi, voir s'il y a moyen de faire entrer les marchandises dans la ville... une brèche s'est faite dans le mur d'enceinte et nous pourrions passer par là; malheureusement on a mis un factionnaire pour garder cette brèche.
JOSÉLillas Pastia nous a fait savoir que, cette nuit, ce factionnaire serait un homme à nous …
LE DANCAÏREOui, mais Lillas Pastia a pu se tromper... le factionnaire qu'il veut dire a pu être changé... Avant d'aller plus loin je ne trouve pas mauvais de m'assurer moi-même...
appelant
LE DANCAÏRERemendado!
se réveillant
LE REMENDADOHé?
LE DANCAÏREDebout, tu vas venir avec moi …
LE REMENDADOMais, patron …
LE DANCAÏREQu'est-ce que c'est?
se levant
LE REMENDADOVoilà, patron, voilà! …
LE DANCAÏREAllons, passe devant.
LE REMENDADOEt moi qui rêvais que j'allais pouvoir dormir … C'était un rêve, hélas! C'était un rêve!...
Il sort suivi du Dancaïre.
Pendant la scène entre Carmen et José, quelques
bohémiens allument un feu près duquel Mercédès et Frasquita viennent s'asseoir, les autres se roulent dans leurs manteaux, se couchent et s'endorment.
JOSÉVoyons, Carmen... si je t'ai parlé trop durement, je t'en
JOSÉdemande pardon, faisons la paix.
CARMENNon.
JOSÉTu ne m'aimes plus, alors?
CARMENCe qui est sûr, c'est que je t'aime beaucoup moins qu'autrefois... et que si tu continues à t'y prendre de
CARMENcette façon-là, je finirai par ne plus t'aimer du tout... Je ne veux pas être tourmentée ni surtout commandée. Ce que je veux, c'est être libre et faire ce qui me plaît.
JOSÉTu es le diable, Carmen?
CARMENOui. Qu'est-ce que tu regardes là, à quoi penses-tu?
JOSÉJe me dis que là-bas... à sept ou huit lieues d'ici tout au plus, il y a un village, et dans ce village une bonne
JOSÉvieille femme qui croit que je suis encore un honnête homme...
CARMENUne bonne vieille femme?
JOSÉOui; ma mère.
CARMENTa mère... Eh bien là, vrai, tu ne ferais pas mal d'aller
CARMENla retrouver, car décidément tu n'es pas fait pour vivre
CARMENavec nous... chien et loup ne font pas longtemps bon
CARMENménage …
JOSÉCarmen …
CARMENSans compter que le métier n'est pas sans péril pour ceux qui, comme toi, refusent de se cacher quand ils entendent des coups de fusil... plusieurs des nôtres y ont laissé leur peau, ton tour viendra.
JOSÉEt le tien aussi... si tu me parles encore de nous séparer et situ ne te conduis pas avec moi comme je veux que tu te conduises…
CARMENTu me tuerais, peut-être?
José ne répond pas.
CARMENA la bonne heure … j'ai vu plusieurs fois dans les cartes que nous devions finir ensemble.
Faisant claquer ses castagnettes.
CARMENBah! Arrive qui plante …
JOSÉTu es le diable, Carmen?...
CARMENMais oui, je te l'ai déjà dit …
Elle tourne le dos à José et va s'asseoir près de Mercédès et de Frasquita. - Après un instant d'indécision, José s'éloigne à son tour et va s'étendre sur les rochers. - Pendant les dernières répliques de
la scène, Mercédès et Frasquita ont étalé des cartes
devant elles.
SYSTEMNo 20 - Trio
MERCÉDÈSMêlons!
FRASQUITAMêlons!
MERCÉDÈSCoupons!
FRASQUITACoupons.
MERCÉDÈSBien, c'est cela.
FRASQUITABien, c'est cela.
MERCÉDÈSTrois cartes ici…
FRASQUITATrois cartes ici…
MERCÉDÈSQuatre là!
FRASQUITAQuatre là.
FRASQUITAMERCEDES et FRASQUITA
FRASQUITAEt maintenant, parlez, mes belles,
FRASQUITADe l'avenir donnez-nous des nouvelles;
FRASQUITADites-nous qui nous trahira,
FRASQUITADites-nous qui nous aimera.
FRASQUITAParlez, parlez!
FRASQUITADites-nous qui nous trahira,
FRASQUITADites-nous qui nous aimera.
FRASQUITAParlez! Parlez!
MERCÉDÈSParlez! Parlez!
FRASQUITAMoi, je vois un jeune amoureux
FRASQUITAQui m'aime on ne peut davantage.
MERCÉDÈSLe mien est très riche et très vieux
MERCÉDÈSMais il parle de mariage.
FRASQUITAIl me campe sur son cheval,
FRASQUITAEt dans la montagne il m'entraîne.
MERCÉDÈSDans un château presque royal,
MERCÉDÈSLe mien m'installe en souveraine.
FRASQUITADe l'amour à n'en plus finir,
FRASQUITATous les jours nouvelles folies.
MERCÉDÈSDe l'or tant que j'en puis tenir,
MERCÉDÈSDes diamants... des pierreries.
FRASQUITALe mien devient un chef fameux,
FRASQUITACent hommes marchent à sa suite.
MERCÉDÈSLe mien, en croirai-je mes yeux
MERCÉDÈSOui... Il meurt! Ah je suis veuve
MERCÉDÈSEt j'hérite.
MERCÉDÈSFRASQUITA et MERCÉDÈS
MERCÉDÈSParlez encor, parlez, mes belles,
MERCÉDÈSDe l'avenir donnez-nous des nouvelles;
MERCÉDÈSDites-nous qui nous trahira,
MERCÉDÈSDites-nous qui nous aimera.
MERCÉDÈSParlez encor! Parlez encor!
Elles recommencent à consulter les cartes.
MERCÉDÈSFortune!
FRASQUITAAmour!
Carmen depuis le commencement de la scène suivant du regard le jeu de Mercédès et de Frasquita.
CARMENVoyons, que j'essaie à mon tour.
Elle se met à tourner les cartes.
CARMENCarreau, pique... la mort!
CARMENJ'ai bien lu... moi d'abord.
Montrant Don José endormi.
CARMENEnsuite lui... pour tous les deux la mort.
À voix basse, tout en continuant à mêler les cartes.
CARMENEn vain pour éviter les réponses amères,
CARMENEn vain tu mêleras,
CARMENCela ne sert à rien, les cartes sont sincères
CARMENEt ne mentiront pas.
CARMENDans le livre d'en haut,
CARMENSi ta page est heureuse,
CARMENMêle et coupe sans peur,
CARMENLa carte sous tes doigts
CARMENSe tournera joyeuse
CARMENT'annonçant le bonheur.
CARMENMais si tu dois mourir, si le mot redoutable
Est écrit par le sort,
CARMENRecommence vingt fois
CARMENLa carte impitoyable
CARMENRépétera: la mort!
CARMENOui, si tu dois mourir,
CARMENRecommence vingt fois
CARMENLa carte impitoyable
CARMENRépétera: la mort.
CARMENEncor! Encor! Toujours la mort.
CARMENFRASQUITA et MERCÉDÈS
CARMENParlez encor
CARMENParlez, mes belles,
CARMENDe l'avenir donnez-nous des nouvelles;
CARMENDites-nous qui nous trahira,
CARMENDites-nous qui nous aimera.
CARMENFortune! Amour!
CARMENEncor! Encor!
CARMENLe désespoir!
CARMENLa mort, la mort. Encor!
CARMENLa mort. Toujours la mort.
MERCÉDÈSFortune!
FRASQUITAAmour!
CARMENToujours la mort!
TOUTES LES TROISEncor! Encor! Encor! Encor!
Rentrent le Dancaïre et le Remendado.
SYSTEMDialogue parlé
CARMENEh bien?
LE DANCAÏREEh bien, j'avais raison de ne pas me fier aux renseignements de Lillas Pastia; nous n'avons pas trouvé son factionnaire, mais en revanche nous avons aperçu trois douaniers qui gardaient la brêche et qui la gardaient bien, je vous assure.
CARMENSavez-vous leurs noms à ces douaniers?
LE REMENDADOCertainement nous savons leurs noms; qui est-ce qui
LE REMENDADOconnaîtrait les douaniers si nous ne les connaissions pas? Il y avait Eusebio, Perez et Bartolomé.
FRASQUITAEusebio …
MERCÉDÈSPerez …
CARMENEt Bartolomé...
en riant
CARMENN'ayez pas peur, Dancaïre, nous vous en répondons de vos trois douaniers …
furieux
JOSÉCarmen!
LE DANCAÏREAh! toi, tu vas nous laisser tranquilles avec ta jalousie … le jour vient et nous n'avons pas de temps à perdre... En route, les enfants.
On commence à prendre les ballots.
LE DANCAÏREQuant à toi …
s'adressant à José
LE DANCAÏREje te confie la garde des marchandises que nous n'emportons pas... Tu vas te placer là, sur cette hauteur... tu y seras à merveille pour voir si nous sommes suivis... dans le cas où tu apercevrais quelqu'un, je t'autorise à passer ta colère sur l'indiscret. - Nous y sommes?
LE REMENDADOOui, patron.
LE DANCAÏREEn route alors...
aux femmes
LE DANCAÏREMais vous ne vous flattez pas, vous me répondez vraiment de ces trois douaniers?
CARMENN'ayez pas peur, Dancaïre.
SYSTEMNo 21 - Morceau d'ensemble
CARMENFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
CARMENQuant au douanier c'est notre affaire,
CARMENTout comme un autre il aime à plaire,
CARMENIl aime à faire le galant.
CARMENAh! Laissez-nous passer en avant.
CARMENCARMEN, MERCÉDÈS, FRASQUITA et LES FEMMES
CARMENQuant au douanier c'est notre affaire.
CARMENTout comme un autre il aime à plaire.
CARMENIl aime à faire le galant,
CARMENAh! Laissez-nous passer en avant.
TOUSIl aime à plaire!
MERCÉDÈSLe douanier sera clément!
TOUSIl est galant!
CARMENLe douanier sera charmant!
TOUSIl aime à plaire!
FRASQUITALe douanier sera galant!
MERCÉDÈSOui le douanier sera même entreprenant!
TOUSOui le douanier c'est notre/leur affaire!
TOUSTout comme un autre il aime à plaire,
TOUSIl aime à faire le galant.
TOUSLaissez-nous/les passer en avant!
TOUSFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
TOUSIl ne s'agit plus de bataille,
TOUSNon, il s'agit tout simplement
TOUSDe se laisser prendre la taille
TOUSEt d'écouter un compliment.
TOUSS'il faut aller jusqu'au sourire,
TOUSQue voulez-vous? on sourira,
TOUSEt d'avance je puis le dire,
TOUSLa contrebande passera.
CHOEUREt d'avance je puis le dire
CHOEURLa contrebande passera!
CHOEURFRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN
CHOEUREn avant! Marchons! Allons! En avant!
CHOEURLe douanier c'est notre affaire!
etc.
Tout le monde sort. - José ferme la marche et sort en examinant l'amorce de sa carabine; un peu avant qu'il soit sorti, on voit un homme passer sa tête au-dessus du rocher. C'est un guide.
SYSTEMDialogue parlé
il s'avance avec précaution, puis fait un signe à Micaëla que l'on ne voit pas encore.
LE GUIDENous y sommes.
entrant
MICAËLAC'est ici?
LE GUIDEOui, vilain endroit, n'est-ce pas, et pas rassurant du tout?
MICAËLAJe ne vois personne.
LE GUIDEIls viennent de partir mais il reviendront bientôt, car ils n'ont pas emporté toutes leurs marchandises... je connais leurs habitudes … Prenez garde … un des leurs doit être en sentinelle quelque part et si l'on nous apercevait …
MICAËLAJe l'espère bien qu'on m'apercevra... puisque je suis venue ici tout justement pour parler à... pour parler à un de ces contrebandiers …
LE GUIDEEh bien là, vrai, vous pouvez vous vanter d'avoir du courage... tout à l'heure quand nous nous sommes trouvés au milieu de ce troupeau de taureaux sauvages que conduisait le célèbre Escamillo, vous n'avez pas tremblé … Et maintenant venir affronter ces bohémiens
MICAËLAJe ne suis pas facile à effrayer.
LE GUIDEVous dites cela parce que je suis près de vous, mais si vous étiez toute seule.
MICAËLAJe n'aurais pas peur, je vous assure.
LE GUIDEBien vrai?
MICAËLABien vrai...
naïvement
LE GUIDEAlors je vous demanderai la permission de m'en aller. -
LE GUIDEJ'ai consenti à vous servir de guide parce que vous m'avez bien payé; mais maintenant que vous êtes arrivée... si ça ne vous fait rien, j'irai vous attendre là, où vous m'avez pris... à l'auberge qui est au bas de la montagne.
MICAËLAC'est cela, allez m'attendre!
LE GUIDEVous restez décidément?
MICAËLAOui, je reste!
LE GUIDEQue tous les saints du paradis vous soient en aide alors, mais c'est une drôle d'idée que vous avez là.
SYSTEMNo 22 - Air
MICAËLAJe dis que rien ne m'épouvante,
MICAËLAJe dis hélas que je réponds de moi,
MICAËLAMais j'ai beau faire la vaillante,
MICAËLAAu fond du cour, je meurs d'effroi
MICAËLASeule, en ce lieu sauvage
MICAËLAToute seule, j'ai peur,
MICAËLAMais j'ai tort d'avoir peur,
MICAËLAVous me donnerez du courage,
MICAËLAVous me protégerez, Seigneur.
MICAËLAJe vais voir de près cette femme
MICAËLADont les artifices maudits
MICAËLAOnt fini par faire un infâme
MICAËLADe celui que j'aimais jadis;
MICAËLAElle est dangereuse, elle est belle,
MICAËLAMais je ne veux pas avoir peur,
MICAËLANon, non je ne veux pas avoir peur!
MICAËLAJe parlerai haut devant elle,
MICAËLAAh! Seigneur... Vous me protégerez.
MICAËLAAh! Je dis que rien ne m'épouvante,
etc.
MICAËLAProtégez-moi! O Seigneur!
MICAËLADonnez-moi du courage!
MICAËLAProtégez-moi! O Seigneur!
MICAËLAProtégez-moi! Seigneur!
SYSTEMDialogue parlé
MICAËLAMais... je ne me trompe pas... à cent pas d'ici... sur ce rocher, c'est Don José.
appelant
MICAËLAJosé, José!
Avec terreur.
MICAËLAMais que fait-il?... Il ne regarde pas de mon côté... il arme sa carabine, il ajuste... il fait feu …
On entend un coup de feu.
MICAËLAAh! Mon Dieu j'ai trop présumé de mon courage …j'ai
MICAËLApeur … j'ai peur.
Elle disparaît derrière les rochers. Au même moment entre Escamzllo tenant son chapeau à la main.
regardant son chapeau
ESCAMILLOQuelques lignes plus bas... et ce n'est pas moi qui, à la course prochaine, aurais eu le plaisir de combattre les taureaux que je suis en train de conduire.
son couteau à la main
JOSÉQui êtes-vous? Répondez.
très calme
ESCAMILLOEh là... doucement!
SYSTEMNo 23 - Duo
ESCAMILLOJe suis Escamillo,
ESCAMILLOTorero de Grenade.
JOSÉEscamillo!
ESCAMILLOC'est moi.
remettant son couteau à sa ceinture.
JOSÉJe connais votre nom,
JOSÉSoyez le bienvenu; mais vraiment, camarade,
JOSÉVous pouviez y rester.
ESCAMILLOJe ne vous dis pas non,
ESCAMILLOMais je suis amoureux, mon cher, à la folie,
ESCAMILLOEt celui-là serait un pauvre compagnon
ESCAMILLOQui, pour voir ses amours,
ESCAMILLONe risquerait sa vie.
JOSÉCelle que vous aimez est ici?
ESCAMILLOJustement.
ESCAMILLOC'est une zingara, mon cher.
JOSÉElle s'appelle?
JOSÉCarmen!
ESCAMILLOCarmen! Oui, mon cher.
ESCAMILLOElle avait pour amant
ESCAMILLOUn soldat qui jadis
ESCAMILLOA déserté pour elle.
JOSÉCarmen!
ESCAMILLOIls s'adoraient,
ESCAMILLOMais c'est fini, je crois.
ESCAMILLOLes amours de Carmen
ESCAMILLONe durent pas six mois.
JOSÉVous l'aimez cependant …
ESCAMILLOJe l'aime.
ESCAMILLOJe l'aime, oui, mon cher
ESCAMILLOJe l'aime à la folie!
JOSÉMais pour nous enlever nos filles de Bohème,
JOSÉSavez-vous bien qu'il faut payer?
ESCAMILLOSoit, on paiera.
JOSÉEt que le prix se paie à coups de navaja.
surpris
ESCAMILLOA coups de navaja?
JOSÉComprenez-vous?
ESCAMILLOLe discours est très net.
ESCAMILLOCe déserteur, ce beau soldat qu'elle aime
ESCAMILLOOu du moins qu'elle aimait,
ESCAMILLOC'est donc vous?
JOSÉOui, c'est moi-même.
ESCAMILLOJ'en suis ravi, mon cher, et le tour est complet.
Tous les deux, la navaja la main, se drapent dans leurs manteaux.
JOSÉEnfin ma colère
JOSÉTrouve à qui parler.
JOSÉOui, le sang, je l'espère,
JOSÉVa bientôt couler.
ESCAMILLOQuelle maladresse;
ESCAMILLOJ'en rirais vraiment!
ESCAMILLOChercher la maîtresse
ESCAMILLOEt trouver l'amant.
ESCAMILLOJOSÉ et ESCAMILLO
ESCAMILLOMettez-vous en garde
ESCAMILLOEt veillez sur vous.
ESCAMILLOTant pis pour qui tarde
ESCAMILLOA parer les coups.
ESCAMILLOEn garde, allons!
ESCAMILLOVeillez sur vous! Veillez sur vous!
Ils se mettent en garde à une certaine distance.
ESCAMILLOJe la connais,
ESCAMILLOTa garde navarraise,
ESCAMILLOEt je te préviens en ami,
ESCAMILLOQu'elle ne vaut rien …
Sans répondre, Don José marche sur Escamillo.
ESCAMILLOA ton aise.
ESCAMILLOJe t'aurai du moins averti.
Combat; Escamillo très calme cherche seulement à se défendre.
JOSÉTu m'épargnes, maudit.
ESCAMILLOA ce jeu de couteau
ESCAMILLOJe suis trop fort pour toi.
JOSÉVoyons cela.
Rapide et très vif engagement corps à corps. José se trouve à la merci d'Escamillo qui ne le frappe pas.
ESCAMILLOTout beau.
ESCAMILLOTa vie est à moi, mais en somme
ESCAMILLOJ'ai pour métier de frapper le taureau,
ESCAMILLONon de trouer le cour de l'homme.
JOSÉFrappe ou bien meurs
JOSÉCeci n'est pas un jeu.
se dégageant
ESCAMILLOSoit, mais au moins respire un peu.
JOSÉEn garde!
JOSÉJOSÉ et ESCAMILLO
JOSÉMettez-vous en garde
JOSÉEt veillez sur vous!
JOSÉTant pis pour qui tarde
JOSÉA parer les coups.
JOSÉEn garde, allons!
JOSÉVeillez sur vous! Veillez sur vous!
Après le dernier ensemble, reprise du combat. Escamillo glisse et tombe. - Entrent Carmen et le Dancaïre; Carmen arrête le bras de Don José. - Le Remendado, Mercédès, Frasquita et les contrebandiers rentrent pendant ce temps.
SYSTEMNo 24 - Final
CARMENHolà! Holà! José! …
se relevant
ESCAMILLOVrai, j'ai l'âme ravie
ESCAMILLOQue ce soit vous, Carmen,
ESCAMILLOQui me sauviez la vie.
ESCAMILLOQuant à toi, beau soldat,
ESCAMILLONous sommes manche à manche
ESCAMILLOEt nous jouerons la belle
ESCAMILLOLe jour où tu voudras
ESCAMILLOReprendre le combat.
LE DANCAÏREC'est bon, c'est bon, plus de querelle,
LE DANCAÏRENous, nous allons partir.
à Escamillo
LE DANCAÏREEt toi... et toi, l'ami, bonsoir.
ESCAMILLOSouffrez au moins
ESCAMILLOQu'avant de vous dire au revoir,
ESCAMILLOJe vous invite tous aux courses de Séville.
ESCAMILLOJe compte pour ma part y briller
ESCAMILLODe mon mieux,
ESCAMILLOEt qui m'aime y viendra.
regardant Carmen
ESCAMILLOEt qui m'aime y viendra!
à Don José qui fait un geste de menace.
ESCAMILLOL'ami, tiens-toi tranquille, j'ai tout dit,
ESCAMILLOOui, j'ai tout dit et je n'ai plus ici qu'à faire mes adieux …
Jeu de scène. Don José veut s'élancer sur le torero. Le Dancaïre et le Remendado le retiennent. Escamillo sort très lentement.
à Carmen
JOSÉPrends garde à toi,
JOSÉCarmen... je suis las de souffrir …
Carmen lui répond par un léger haussement d'épaules et s'éloigne de lui.
LE DANCAÏREEn route... en route …
LE DANCAÏREIl faut partir
TOUSEn route... en route …
TOUSIl faut partir.
LE REMENDADOHalte!... Quelqu'un est là
LE REMENDADOQui cherche à se cacher.
Il amène Micaëla.
CARMENUne femme!
LE DANCAÏREPardieu, la surprise
LE DANCAÏREest heureuse.
reconnaissant Micaëla
JOSÉMicaèla!
MICAËLADon José!
JOSÉMalheureuse!
JOSÉQue viens-tu-faire ici?
MICAËLAMoi, je viens te chercher.
MICAËLALà-bas est la chaumière
MICAËLAOù, sans cesse priant,
MICAËLAUne mère, ta mère,
MICAËLAPleure hélas sur son enfant …
MICAËLAElle pleure et t'appelle,
MICAËLAElle pleure et te tend les bras;
MICAËLATu prendras pitié d'elle, José,
MICAËLAAh! José, tu me suivras, tu me suivras.
CARMENVa-t'en! Va-t'en! Tu feras bien,
CARMENNotre métier ne te vaut rien.
à Carmen
JOSÉTu me dis de la suivre?
CARMENOui, tu devrais partir.
JOSÉTu me dis de la suivre
JOSÉPour que toi tu puisses courir
JOSÉAprès ton nouvel amant.
JOSÉNon, vraiment,
JOSÉDût-il m'en coûter la vie,
JOSÉNon, je ne partirai pas,
JOSÉEt la chaîne qui nous lie
JOSÉNous liera jusqu'au trépas...
JOSÉDût-il m'en coûter la vie
JOSÉNon, non, non je ne partirai pas!
MICAËLAÉcoute-moi, je t'en prie,
MICAËLATa mère te tend les bras,
MICAËLACette chaîne qui te lie,
MICAËLAJosé, tu la briseras.
MICAËLAHélas, José!
TOUSIl t'en coûtera la vie,
TOUSJosé, si tu ne pars pas,
TOUSEt la chaîne qui vous lie
TOUSSe rompra par ton trépas.
JOSÉLaisse-moi,
JOSÉCar je suis condamné!
TOUSJosé, prends garde!
JOSÉAh! Je te tiens, fille damnée, je te tiens,
JOSÉEt je te forcerai bien
JOSÉÀ subir la destinée
JOSÉQui rive ton sort au mien.
JOSÉDût-il m'en coûter la vie,
JOSÉNon, non, non je ne partirai pas!
TOUSAh! Prends garde, prends garde Don José!
MICAËLAUne parole encor!...
MICAËLACe sera la dernière.
MICAËLATa mère, hélas, ta mère se meurt,
MICAËLAEt ta mère
MICAËLANe voudrait pas mourir
MICAËLASans t'avoir pardonné.
JOSÉMa mère... elle se meurt …
MICAËLAOui, Don José.
JOSÉPartons... Ah! Partons!
à Carmen
JOSÉSois contente, je pars,
JOSÉMais nous nous reverrons.
Il entraîne Micaëla.
au loin
ESCAMILLOToréador, en garde,
ESCAMILLOToréador, Toréador
ESCAMILLOEt songe bien, oui songe en combattant
ESCAMILLOQu'un oeil noir te regarde
ESCAMILLOEt que l'amour t'attend.
ESCAMILLOToréador, l'amour t'attend.
José s'arrête au fond dans les rochers... Il hésite, Carmen écoute et se penche sur les rochers.
SYSTEMQUATRIÈME ACTE
Une place à Séville. Au fond du théâtre les murailles de vieilles arènes. L'entrée du cirque est fermée par on long velum.
C'est le jour d'un combat de taureaux. Grand mouvement sur la place. Marchands d'eau, d'oranges, d'éventails etc.
SYSTEMNo 25 - Choeur
CHOEURA deux cuartos,
CHOEURDes éventails pour s'éventer,
CHOEURDes oranges pour grignoter,
CHOEURLe programme avec les détails!
CHOEURDu vin! De l'eau!
CHOEURDes cigarettes!
CHOEURA deux cuartos!
CHOEURVoyez! À deux cuartos!
CHOEURSeñoras et Caballeros.
Pendant ce premier choeur sont entrés les deux officiers du deuxième acte, ayant au bras les deux bohémiennes Mercédès et Frasquita.
ZUNIGADes oranges, vite.
se précipitant
PLUSIEURS MARCHANDSEn voici.
PLUSIEURS MARCHANDSPrenez, prenez, mesdemoiselles.
à l'officier qui paie
UN MARCHANDMerci, mon officier, merci.
LES AUTRES MARCHANDSCelles-ci, señor, sont plus belles...
LES AUTRES MARCHANDSDes éventails pour s'éventer!
LES AUTRES MARCHANDSDes oranges pour grignoter!
LES AUTRES MARCHANDSLe programme avec les détails!
LES AUTRES MARCHANDSDu vin! De l'eau!
LES AUTRES MARCHANDSDes cigarettes!
ZUNIGAHolà! Des éventails.
se précipitant
UN BOHÉMIENVoulez-vous aussi des lorgnettes?
CHOEURA deux cuartos,
CHOEURÀ deux cuartos,
CHOEURVoyez à deux cuartos,
CHOEURSenoras et Caballeros!
CHOEURVoyez! Voyez!
SYSTEMDialogue parlé
ZUNIGAQu'avez-vous fait de la Carmencita? Je ne la vois pas.
FRASQUITANous la verrons tout à l'heure … Escamillo est ici, la Carmeneita ne doit pas être loin.
ZUNIGAAh! C'est Escamillo, maintenant? …
MERCÉDÈSElle en est folle …
FRASQUITAEt son ancien amoureux José, sait-on ce qu'il est devenu?
ZUNIGAIl a reparu dans le village où sa mère habitait …ordre avait même été donné de
ZUNIGAl'arrêter, mais quand les soldats sont arrivés, José n'était plus là...
MERCÉDÈSEn sorte qu'il est libre?
ZUNIGAOui, pour le moment.
FRASQUITAHm! je ne serais pas tranquille à la place de Carmen, je ne serais pas tranquille du tout.
On entend de grands cris au dehors.. des fanfares, etc.
C'est l'arrivée de la Cuadrilla.
SYSTEMNo 26 - Marche et choeur
ENFANTSLes voici! les voici!
ENFANTSVoici la quadrille!
CHOEURLes voici! Les voici! Oui les voici!
CHOEURVoici la quadrille!
CHOEURLa quadrille des toreros,
CHOEURSur les lances le soleil brille,
CHOEUREn l'air toques et sombreros!
CHOEURLes voici, voici la quadrille,
CHOEURLa quadrille des toreros,
CHOEURLes voici! Les voici! Les voici!
Défilé de la Cuadrilla.
Pendant ce défilé, le choeur chante le morceau suivant.
CHOEURENFANTS et CHOEUR
CHOEURVoici, débouchant sur la place,
CHOEURVoici, d'abord, marchant au pas,
CHOEURL'alguazil à vilaine face,
CHOEURÀ bas! À bas! À bas! À bas!
CHOEURÀ bas l'Alguazil! À bas!
CHOEURÀ bas! À bas! À bas! À bas!
entrée des chulos et des banderilleros
CHOEUREt puis saluons au passage,
CHOEURSaluons les hardis chubs,
CHOEURBravo! Viva! Gloire au courage.
CHOEURVoici les hardis chubs!
CHOEURVoyez les banderilleros,
CHOEURVoyez quel air de crânerie!
CHOEURVoyez! Voyez! Voyez!
CHOEURQuels regards et de quel éclat
CHOEURÉtincelle la broderie
CHOEURDe leur costume de combat!
CHOEURVoici les banderilleros!
Entrée des picadors.
CHOEURUne autre quadrille s'avance,
CHOEURVoyez les picadors! Comme ils sont beaux!
CHOEURComme ils vont du fer de leur lance
CHOEURHarceler le flanc des taureaux.
CHOEURL'Espada! L'Espada!
CHOEURENFANTS et CHOEUR
CHOEUREscamillo!
Paraît enfin Escamillo, ayant près de lui Carmen radieuse et dans un costume
éclatant.
CHOEURENFANTS et CHOEUR
CHOEUREscamillo! Escamillo!
CHOEURC'est l'Espada, la fine lame,
CHOEURCelui qui vient terminer tout,
Qui paraît à la fin du drame
CHOEUREt qui frappe le dernier coup.
CHOEURVive Escamillo! Vive Escamillo!
CHOEURAh! Bravo!
CHOEURLes voici! Voici la quadrille,
CHOEURLa quadrille des toreros!
CHOEURSur les lances le soleil brille.
CHOEUREn l'air, en l'air, en l'air
CHOEURtoques et sombreros!
CHOEURVive Escamillo!
CHOEURBravo! Viva! Bravo! Bravo!
à Carmen
ESCAMILLOSi tu m'aimes, Carmen,
ESCAMILLOTu pourras tout à l'heure
ESCAMILLOEtre fière de moi.
ESCAMILLOSi tu m'aimes! Si tu m'aimes!
CARMENAh! Je t'aime, Escamillo,
CARMENje t'aime et que je meure
CARMENSi j'ai jamais aimé quelqu'un
CARMENAutant que toi.
CARMENCARMEN et ESCAMILLO
CARMENAh! Je t'aime.
CARMENOui je t'aime.
QUATRE ALGUAZILSPlace! Place! Place au
QUATRE ALGUAZILSseigneur alcade!
Petite marche à l'orchestre.
Sur cette marche défile très lentement au fond l'alcade précédé et suivi des alguazils. Pendant ce temps Frasquita et Mercédès s'approchent de Carmen.
FRASQUITACarmen, un bon conseil,
FRASQUITANe reste pas ici.
CARMENEt pourquoi, s'il te plaît?
MERCÉDÈSIl est là.
CARMENQui donc?
MERCÉDÈSLui,
Don José... dans la foule il se cache;
MERCÉDÈSRegarde.
CARMENOui, je le vois.
FRASQUITAPrends garde.
CARMENJe ne suis pas femme
CARMENA trembler devant lui...
CARMENJe l'attends... et je vais lui parler.
MERCÉDÈSCarmen, crois-moi,
MERCÉDÈSPrends garde!
CARMENJe ne crains rien!
FRASQUITAPrends garde!
L'alcade est entré dans le cirque. Derrière l'alcade, le cortège de la quadrille reprend sa marche et entre dans le cirque. Le populaire skit. La foule en se retirant a dégagé Don José... Carmen reste seule au premier plan. Tous
deux se regardent pendant que la foule se dissipe et que le motif de la marche va diminuant et se mourant l'orchestre. Sur les dernières notes, Carmen et Don José restent seuls, en présence l'un de l'autre.
SYSTEMNo 27 - Duo et choeur final
CARMENC'est toi?
CARMENL'on m'avait avertie
CARMENQue tu n'étais pas loin,
CARMENQue tu devais venir,
CARMENL'on m'avait même dit
CARMENDe craindre pour ma vie,
CARMENMais je suis brave
CARMENEt n'ai pas voulu fuir.
JOSÉJe ne menace pas, j'implore, je supplie;
JOSÉNotre passé, Carmen,
JOSÉNotre passé je l'oublie,
JOSÉOui, nous allons tous deux
JOSÉCommencer une autre vie,
JOSÉLoin d'ici, sous d'autres cieux.
CARMENTu demandes l'impossible,
CARMENCarmen jamais n'a menti,
CARMENSon âme reste inflexible,
CARMENEntre elle et toi, tout est fini.
CARMENJamais je n'ai menti;
CARMENEntre nous tout est fini.
JOSÉCarmen, Il en est temps encore,
JOSÉOui, il est temps encore …
JOSÉO ma Carmen, laisse-moi
JOSÉTe sauver, toi que j'adore,
CARMENNon, je sais bien que c'est l'heure,
CARMENje sais bien que tu me tueras.
CARMENMais que je vive ou que je meure
CARMENNon! Non! Non! Je ne céderai pas.
JOSÉCarmen! Il est temps encore.
JOSÉOui, il est temps encore …
JOSÉÔ ma Carmen, laisse-moi te sauver,
JOSÉToi que j'adore!
JOSÉAh laisse-moi te sauver
JOSÉEt me sauver avec toi,
JOSÉO ma Carmen, il est temps encore …
JOSÉAh! Laisse-moi te sauver, Carmen,
JOSÉAh laisse-moi te sauver, toi que j'adore!
JOSÉEt me sauver avec toi!
CARMENPourquoi t'occuper encore
CARMEND'un cour qui n'est plus à toi?
CARMENNon, ce cour n'est plus à toi.
CARMENEn vain, tu dis «Je t'adore»!
CARMENTu n'obtiendras rien, non rien de moi,
CARMENAh! C'est en vain …
CARMENTu n'obtiendras rien de moi!
JOSÉTu ne m'aimes donc plus?
Silence de Carmen et Don José répète
JOSÉTu ne m'aimes donc plus?
CARMENNon, je ne t'aime plus.
JOSÉMais moi, Carmen, je t'aime encore;
JOSÉCarmen, Carmen, moi je t'adore.
CARMENA quoi bon tout cela?
CARMENQue de mots superflus!
JOSÉCarmen, je t'aime, je t'adore!
JOSÉEh bien, s'il le faut, pour te plaire,
JOSÉJe resterai bandit, tout ce que tu voudras,
JOSÉTout, tu m'entends, tout,
JOSÉTu m'entends... Tout.
JOSÉMais ne me quitte pas,
CARMENAh! Souviens-toi, souviens-toi du passé!
CARMENNous nous aimions naguère!
CARMENAh! Ne me quitte pas, Carmen,
CARMENAh ne me quitte pas!
CARMENJamais Carmen ne cédera,
CARMENLibre elle est née
SYSTEMCHOEUR
dans le cirque
ET LIBRE ELLE MOURRAViva! Viva! La course est belle.
SUR LE SABLE SANGLANTLe taureau, qu'on harcèle
SUR LE SABLE SANGLANTS'élance en bondissant
SUR LE SABLE SANGLANTViva! Bravo! Victoire!
Pendant ce choeur, silence de Carmen et de Don José..
Tous deux écoutent … En entendant les cris de «Victoire, victoire», Carmen a laissé échapper un «Ah!» d'orgueil et de joie... Don José ne perd pas Carmen de vue... Le choeur terminé, Carmen fait un pas du côté du cirque.
se plaçant devant elle
JOSÉOù vas-tu?
JOSÉCet homme qu'on acclame,
JOSÉC'est ton nouvel amant!
voulant passer
CARMENLaisse-moi... Laisse-moi.
JOSÉSur mon âme,
JOSÉTu ne passeras pas,
JOSÉCarmen, c'est moi que tu suivras!
CARMENLaisse-moi, Don José! …
CARMENJe ne te suivrai pas.
JOSÉTu vas le retrouver, dis …
JOSÉTu l'aimes donc?
CARMENJe l'aime, je l'aime, et devant la mort même,
CARMENJe répéterai que je l'aime.
SYSTEMCHOEUR
dans le cirque
CARMENViva! Bravo! Victoire!
CARMENFrappé juste en plein coeur!
CARMENLe taureau tombe!
CARMENGloire au Toréador vainqueur!
CARMENVictoire!
JOSÉAinsi, le salut de mon âme,
JOSÉJe l'aurai perdu pour que toi,
JOSÉPour que tu t'en ailles, infâme!
JOSÉEntre ses bras, rire de moi.
JOSÉNon, par le sang, tu n'iras pas,
JOSÉCarmen, c'est moi que tu suivras!
CARMENNon! Non! Jamais!
JOSÉJe suis las de te menacer.
CARMENEh bien! Frappe-moi donc
CARMENOu laisse-moi passer.
SYSTEMCHOEUR
dans le cirque
CARMENVictoire!
JOSÉPour la dernière fois, démon,
JOSÉVeux-tu me suivre?
CARMENNon! Non!
CARMENCette bague autrefois, tu me l'avais donnée, tiens.
Elle la jette à la volée.
le poignard à la main, s'avancant sur Carmen.
JOSÉEh bien, damnée …
Carmen recule... José la poursuit... Pendant ce temps fanfares et choeur dans le cirque.
SYSTEMCHOEUR
dans le cirque
JOSÉToréador, en garde, Toréador, Toréador,
JOSÉEt songe bien, oui songe en combattant
JOSÉQu'un oeil noir te regarde
JOSÉEt que l'amour t'attend,
JOSÉToréador, l'amour
JOSÉL'amour t'attend!
JOSÉVous pouvez m'arrêter
JOSÉC'est moi qui l'ai tuée.
Escamillo paraît sur les marches du cirque... José se jette sur le corps de Carmen.
JOSÉAh! Carmen! Ma Carmen adorée!