Boire à l'ombre

Gounod, Charles

Je n'ai pas soif, vieillard, merci.

Mon cœur a bien autre souci

Que la bouteille!

Toi, cependant, paisible et gai,

Tu bois à l'ombre, à petit gué,

Sous une treille.

Tu ris au gobelet d'étain

Et nul d'un jugement certain

Ne pourrait dire

-- À voir tes regards complaisants, --

Qui creusa les rides des ans

Ou du sourire.

Tu n'as pas connu même un jour

La plaie ardente d'un amour

Mis en risée,

Ou si tu l'as eue à vingt ans,

Du moin, l'as-tu depuis longtemps

Cicatrisée.

Ô vieillard! que je donnerais

Mes cheveux noirs et mon sang frais

Et ma jeunesse,

Pour m'être acquitté de souffrir,

Et comme toi, près de mourir,

Boire en liesse!