Heureux sera le jour
Gounod, Charles
Douce maîtresse, touche,
Pour soulager mon mal,
Mes levres de ta bouche
Plus rouge que coral:
[Que mon col soit pressé
De ton bras enlassé].
Puis, face dessus face,
Regarde moy les yeux,
Afin que ton trait passe
De mon cœur soucieux
Cœur qui ne vit sinon
D'amour et de ton nom.
Je l'ay veu fier et brave,
Avant que ta beauté
Pour estre son esclave
Doucement l'eust donté,
Mais son mal lui plait bien
Pourveu qu'il meure tien.
Belle par qui je donne
A mes yeux tant d'esmoy,
Baise moy ma mignonne,
Cent fois rebaise moy:
Et quoy! faut il en vain
Languir dessus ton sein.
Maîtresse je n'ay garde
De vouloir t'esveiller,
Heureux quand je regarde
Tes beaux yeux sommeiller!
Heureux quand je les voy
Endormis dessus moy.
Veux-tu que je les baise
Afin de les ouvrir?
Hà tu fais la mauvaise
Pour me faire mourir,
Je meurs entre tes bras
Et s'il ne t'en chaut pas!
Ha ma chere ennemie
Si tu veux m'apaiser
Redonne moy la vie
Par l'esprit d'un baiser,
Ha! j'en ay la douceur
Senti jusques au cœur.
C'est une douce rage
Qui nous poinct doucement,
Quand d'un même courage
On s'aime incessament:
Heureux sera le jour
Que je mourray d'amour!