La pâquerette

Gounod, Charles

Marguerite gentille,

Sur qui brille

Un matin seulement

La goutte de rosée

Déposée

Par Phœbus, ton amant;

Ma belle Pâquerette,

Si coquette,

Penchant sur le sillon

Ta charmante corolle,

D'où s'envole

Quelque blanc papillon!

Sais-tu, pauvre petite

Marguerite,

Quel sort te fait le ciel?

Avant que ta corbeille,

À l'abeille

Ait donné tout son miel;

Avant que le jour passe

Et s'efface

Sous le souffle du soir,

Que le soleil s'endorme

Et déforme

Son disque au couchant noir;

Avant cette heure vague

Où la vague

Chante son hymne à Dieu;

Avant l'heure du voile

Où l'étoile

Argente le ciel bleu;

Avant que tu te fanes

Des profanes

Par ici passeront,

Foulant d'un pas alerte

L'herbe verte

Où se cache ton front;

Ou l'on te peut, pauvrette,

A la fête,

Cueillir aux champs troublés

Pour quelque jeune fille

Dont l'œeil brille

Et qu'on suit dans les blés;

Ou tu verras, peut-être,

Apparaître

Là-bas, près du buisson,

Quelque vieille glaneuse,

Moissonneuse

Qui cherche sa moisson;

Qui pour faire sa gerbe

Fauche l'herbe

Du moissonneur lassé;

Hélas! sa faux qui passe,

Fleur, efface

Tout ce qu'il a laissé!

Peut-être une fillette,

Inquiète

De son amant, viendra,

Disant: Mon âme doute;

Mais j'écoute

Ce que la fleur dira.

Eh bien quand l'amoureuse

Et peureuse,

Et riant à la fois,

Ô fleur! t'aura fait lire

Et lui dire

L'avenir sous ses doigts,

Ajoute encor: Les feuilles

Que tu cueilles

Promettent; mais son cœur

Effeuillera ton âme,

Pauvre femme,

Ainsi que toi ma fleur.

Il faut que toute chose,

Fille ou rose,

Soit brisée à son tour:

A l'une c'est la feuille

Que l'on cueille,

A l'autre, c'est l'amour!