Pleine eau

C. Koechlin

Rire au matin; courir dans l'ondoiement des herbes;

Croire à tout; secouer au ciel, comme des gerbes,

La rose floraison des gaîtés de vingt ans;

Être aimé de la vie, et fleurir le printemps;

Ébaucher un amour dès qu'un hiver s'achève;

Être de l'avenir enfermé dans du rêve...

Puis, au bercement long des barques, triomphant,

Éclabousser le fleuve avec des cris d'enfant;

Regarder le sillage ouvrir ses larges trames;

Faire chanter la mousse au choc brusque des rames;

Et, plus beau qu'un dieu grec, plonger ses flancs nerveux

Dans l'eau verte qui fuit en léchant les cheveux;

Sentir, comme un toucher d'amantes inconnues,

Le frais baiser des flots glissant sur les chairs nues;

Descendre...

Et ce soir, loin, les pêcheurs trouveront,

Des nénuphars aux pieds et des algues au front,

Calme et serein, couché, blanc sur la vase brune,

Un corps froid qui sommeille en regardant la lune...