Lettre d'une cousine à son cousin
C. Lecocq
Je ne voulais pas vous écrire,
Mais il faut faire son devoir,
Il le faut, et je dois vous dire
Ce qui s'est passé l'autre soir.
Dans le salon bleu, chez grand' mère,
On a parlé de vous, cousin,
On a parler de manière
A lui causer bien du chagrin.
Je me faisais toute petite
Pour entendre ce qu'on disait:
On blâmait fort votre conduite...
Elle est déplorable, il parait.
Tout ça, vous comprenez, tout ça ne me fait rien,
Ce que je vous en dis, moi, c'est pour votre bien.
On disait, c'est épouvantable,
Que vous passez toutes vos nuits
Dans un cercle, autour d'une table,
Où d'autres messieurs sont assis.
Et là, d'une voix enfiévrée...
Huit, neuf... Banco, je prends la main!
Quand la séance est terminée,
Vous n'avez plus visage humain.
C'est un spectre qu'on voit paraître,
On disait qu'avec un tel goût.
Cousin, vous finirez par n'être
Plus gentil, plus gentil du tout...
Tout ça, vous comprenez, tout ça ne me fait rien,
Ce que je vous en dis, moi, c'est pour votre bien.
On disait encore autre chose,
Mais ce terrain est si brûlant
Que je m'arrête et que je n'ose -
Allons, il le faut cependant!
On disait... C'était la baronne,
Elle en riait... (c'était très-mal)
Que vous aimiez une personne
Qu'on admire au Palais Royal!
Encore, ajouta la duchesse,
En se penchant pour parler bas,
S'il n'avait qu'elle pour maîtresse!
Mais il en a, des tas, des tas...
Tout ça, vous comprenez, tout ça ne me fait rien,
Ce que je vous en dis, moi, c'est pour votre bien.
Lorsque l'ont eût fini, grand' mère
Joignit les mains, puis dit: « Hélas!
Il est perdu, j'en désespère, »
Moi je ne désespère pas.
Le péril est bien grand sans doute,
Et cependant, si tu voulais,
Si j'étais à ta place, écoute,
Moi, vois-tu, je me marierais,
Je chercherais dans ma famille,
Dans la famille c'est meilleur,
Quelque brave petite fille
Que j'aimerais de tout mon cœur.
Tout ça, tu le comprends, tout ça ne me fait rien,
Ce que je t'en dis, moi, cousin, c'est pour ton bien.