La splendeur vide

C. Saint-Saëns

J'ai construit dans mon âme

Un merveilleux palais,

Plein d'odeurs de cinname,

Plein de vagues reflets.

Saphir, ambre, émeraude

En couvrent les piliers;

En silence il y rôde

Des lions familiers.

Dans l'ivoire des coupes,

Sur les tapis profonds,

Des monarques par groupes

Y boivent les vins blonds.

Isolés comme une île,

Les murs s'en vont plongeant

Dans la nappe tranquille

D'un lac de vif argent.

Et tout semble immobile,

Et pourtant tout grandit,

S'élargit, tache d'huile,

Monte et s'approfondit.

Et de l'onde muette,

Et du palais sans bruit,

Un feu qui se projette

De plus en plus reluit.

Mais, à ce qui m'enchante,

Deux choses font défaut:

Là-dedans rien ne chante,

Le ciel est noir là-haut.

Oh! pour un son de lyre,

Oh! pour le moindre azur,

Je laisserais porphyre,

Perles fines, or pur.

Mais le seul qui les donne,

L'amour doux et cruel,

M'interdit ma couronne

D'harmonie et de ciel.

Et plus tout luit, tout monte,

Tout devient vaste et beau,

Plus la douleur me dompte,

Plus je suis un tombeau.