Papillons

C. Saint-Saëns

Où t'envoles-tu, si frêle,

Petit papillon léger?

N'est-il donc pas vrai que l'aile

Se lasse de voltiger?

Ne crains-tu pas que la brise

Puisse en jouant te flétrir,

Ou que l'ouragan te brise,

Qu'un soir vienne te meurtrir?

Oh! non, ton corps diaphane

Veut se griser de l'azur,

De la rose qui se fanne,

D'un ciel de printemps plus pur...

Tu veux choisir le calice

D'une fleur pour ton berceau,

T'endormir avec délice

Au sein d'un jardin si beau.

Ne t'éveiller qu'à l'aurore

Et lorsque le grand soleil

Par delà les monts qu'il dore

Sourit au matin vermeil.

N'être que beauté, que vie,

Rien que tendresse et qu'espoir,

Éblouissante folie,

Et puis... mourir un beau soir.

Mourir d'avoir fait un rêve,

Mourir d'avoir trop aimé,

D'avoir aspiré sans trêve

L'air enflammé!

Mourir d'avoir en l'espace

Eu pour règle ton désir,

D'être un papillon qui passe

Et que la mort va saisir.

Papillons couleur de flamme,

Papillons légers et fous,

Vous ressemblez à nos âmes

Qui sont folles comme vous.

Au gré de leurs doux caprices

Elles vont pour se griser

De calices en calices

Et de baisers en baisers.

Puis, quand la mort vient, cruelle,

Nos âmes, d'un large essor

S'envolent à tire d'aile

Comme les papillons d'or!