Ronde

C. Saint-Saëns

Au printemps, dans les Tuileries,

Assise à l'écart, la maman,

Lasse de sa tapisserie,

Rêve, le doigt dans un roman.

Garçonnets et fillettes blondes,

Ayant laissé là leurs paniers

Remplis de fleurs de marronniers,

Viennent d'organiser des rondes.

Les lilas passeront.

Pas encore;

Ils viennent d'éclore.

Les lilas passeront.

Gais enfants, dansez, en rond.

Pourtant ce coin de parc magique

Fut bien terrible, aux jours passés,

Enfants, et c'est un sol tragique

Où joyeusement vous dansez.

Ici les yeux blancs des vieux marbres

Virent des cadavres semés;

Les chevaux de guerre affamés

Ont rongé l'écorce des arbres.

Les lilas passeront, etc.

Sous la verte fraîcheur des branches,

Insoucieux, tourne l'essaim

Des enfances roses et blanches

Qui vont, se tenant par la main.

Sur le sable, leurs jambes grêles

Sautillent, en bas bien tirés,

Et leur chant fait fuir, effarés,

Les ramiers et les tourterelles.

Les lilas passeront, etc.

Pourtant à l'horloge qui reste

Sur le vieux palais dévasté,

Les heures d'un passé funeste

Ont jadis lourdement tinté.

Bien desspectres, quand le soir tombe,

Se croisent sous le noir couvert,

Et si ce grand arbre est si vert,

C'est qu'il pousse sur une tombe.

Les lilas passeront, etc.

Tu fais peur, ô calme nature,

Grande oublieuse des douleurs,

Qui mets sur cette sépulture

Des rires d'enfants et des fleurs,

Mais l'incorrigible espérance,

Devant cet avril et ces jeux,

Rêve de jours moins orageux

Pour la vieille folle de France!

Les lilas passeront.

Pas encore;

Ils viennent d'éclore.

Les lilas passeront.

Gais enfants, dansez, en rond.