Trinquons

C. Saint-Saëns

Trinquer est un plaisir fort sage

Qu'aujourd'hui l'on traite d'abus;

Quand du mépris d'un tel usage

Les gens du monde sont imbus,

De le suivre, amis, faisons gloire,

Riant de qui peut s'en moquer

Et pour choquer,

Et pour trinquer

Nous provoquer,

D'abord nous trinquerons pour boire,

Et puis nous boirons pour trinquer.

A table, croyez que nos pères

N'enviaient point le sort des rois.

Et qu'au fragile éclat des verres

Ils le comparaient quelquefois.

A voix pleine ils chantaient Grégoire,

Et pour choquer,

Se provoquer,

Nos bons aïeux trinquaient pour boire,

Et puis ils buvaient pour trinquer.

L'Amour alors près de nos mères,

Faisant chorus, battant des mains,

Rapprochait les cœurs et les verres,

Enivrait avec tous les vins.

Aussi n'a-t-on pas la mémoire

Qu'une belle ait voulu manquer

Pour bien choquer,

A provoquer,

Le verre en main, chacun à l'attaquer:

D'abord elle trinquait pour boire,

Puis elle buvait pour trinquer.

Qu'on boive aux maîtres de la terre

Qui n'en boivent pas plus gaiment;

Je veux, libre par caractère,

Boire à mes amis seulement.

Malheur à ceux dont l'humeur noire

S'obstine à ne point remarquer

Que pour choquer,

Se provoquer,

Le verre en main, tous en rond s'attaquer,

L'amitié, qui trinque pour boire,

Boit bien plus encore pour trinquer!