Villanelle

C. Saint-Saëns

Nous sommes filles du village,

Les plus belles du voisinage,

Qui fuyons des gros villageois

Les amours lourds et malcourtois.

Sages Amants, et qui sera ce

D'entre vous de mauvaise grace,

Qui nos amours meprisera,

Qui nos amours refusera?

Nos beautez qui ne sont fardees,

Et nos bontez recommandees

De Nature, qui voudroit bien

Dedaigner un si plaisant bien?

Ici l'or, les lis et les roses,

La nature les a décloses

Et les a mises de ses mains

A nos beaux chefs, à nos beaux seins.

Des le matin une fonteine,

Ou de rousee une main pleine,

Nous lave et relave les yeux,

La face et le front gracieux.

Nos beautez ne sont augmentees

Par quelques couleurs empruntees,

Nous n'usons en nostre reveil

Ni de blanc fard, ni de vermeil:

Car nostre beauté naturelle

Par dessus tous les fards excelle;

Et fait que l'Aurore palit

En nous voyant sortir du lit.

Nostre ame pleine de franchise,

Ni nostre cœur ne se deguise:

Comme nostre face est sans fart,

Nostre parler est tout sans art.

Ici se trouue une amour franche

Qui, sans noircir est tousiours blanche,

Un cœur loyal, qui d'œil flateur

A son Amant n'est point menteur.

Comme Sereines nous ne sommes,

Qui par leurs chants pipent les hommes,

Puis, pour loyer de les aimer,

Trompeuses les font abismer.

Ne dedaignez donc, ô Jeunesse,

Poureté pour douce richesse:

Amour fidelle & Chasteté

Sont grands thresors en la beauté.

Ici la Beauté n'est à vendre:

Pour aimer il ne faut dépendre;

Mais pour le prix d'amour donné,

Amour, d'amour est guerdonné.