Les deux ménétriers
César Antonovich Cui
Sur deux noirs chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers,
Par le royaume des morts
Vont deux blancs ménétriers.
Ils vont un galop d'enfer,
Tout en raclant leurs crincrins
Avec des archets de fer,
Ayant des cheveux pour crins.
Au fracas des durs sabots,
Aux longs cris des violons,
Les morts sortent des tombeaux.
Ah! dansons, cabriolons!
Et les trépassés, joyeux,
Suivent par bonds essouflants,
Avec une flamme aux yeux,
Rouge dans leurs crânes blancs.
Soudain, les chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers,
Font halte, et voici qu'aux morts
Parlent les ménétriers.
Le premier dit d'une voix
Tonnant comme un tympanon:
« Voulez-vous vivre deux fois?
Venez: la Vie est mon nom. »
Et tous, même les plus gueux,
Qui de rien n'avaient joui,
Tous, dans un élan fougueux,
Les morts ont répondu: « Oui! »
Alors, l'autre, d'une voix
Qui soupirait comme un cor,
Leur dit: « Pour vivre deux fois,
Il vous faut aimer encore!
» Aimez donc, enlacez vous,
Venez: l'Amour est mon nom! »
Mais tous, même les plus fous,
Les morts, ont répondu: « Non! »
Tous, de leurs doigts décharnés,
Montrant leurs cœurs en lambeaux,
Avec des cris de damnés,
Sont rentrés dans leurs tombeaux.
Et les blancs ménétriers,
Sur leurs noirs chevaux sans mors,
Sans selle et sans étriers,
Ont laissé dormir les morts.