La retraite

Cesare Galeotti

Je sommeillais sans rêve,

Comme Écho dans mes bois:

Mais qu'une voix s'élève,

Soudain la mienne achève;

Un sou me rend la voix.

Que celle qui m'éveille

A de touchants concerts!

Jamais à mon oreille

Harpe ou lyre pareille

N'enchanta ces déserts,

Depuis l'heure charmante

Où le servant d'amour,

Sa harpe sous sa mante,

Venait pour une amante

Soupirer sous la tour.

C'est la voix fraîche et pure

D'un enfant des cités,

Qui, las de leur murmure,

Demande à la nature

Des jours plus abrités;

Un toit où se repose

L'ombre des bois épais,

Un ruisseau qui l'arrose,

Et le buisson de rose

Où l'oiseau chante auprès;

L'uniforme habitude

Qui lie au jour le jour,

Point de gloire ou d'étude,

Rien que la solitude,

La prière et l'amour.

Ah! ton rêve est un rêve,

Ami; ce rien est tout!

Ta vie a trop de sève;

Mais attends, l'âge enlève

L'ivresse et le dégoût.

Plus, hélas! sur la terre

L'homme compte de jours,

Plus la route est sévère,

Et plus le cœur resserre

Sa vie et ses amours.

Fuis ces champs de bataille

Où l'insecte pensant

S'agite et se travaille

Autour d'un brin de paille

Qu'écrase le passant!

10. Je sais sur la colline

Une blanche maison;

Un rocher la domine,

Un buisson d'aubépine

Est tout son horizon.

Là jamais ne s'élève

Bruit qui fasse penser;

Jusqu'à ce qu'il s'achève

On peut mener son rêve

Et le recommencer.

Le clocher du village

Surmonte ce séjour;

Sa voix, comme un hommage,

Monte au premier nuage

Que colore le jour.

Signal de la prière,

Elle part du saint lieu,

Appelant la première

L'enfant de la chaumière

À la maison de Dieu.

Aux sons que l'écho roule

Le long des églantiers,

Vous voyez l'humble foule

Qui serpente et s'écoule

Dans les pieux sentiers:

C'est la pauvre orpheline,

Pour qui le jour est court,

Qui déroule et termine,

Pendant qu'elle chemine,

Son fuseau déjà lourd;

C'est l'aveugle que guide

Le mur accoutumé,

Le mendiant timide,

Et dont la main dévide

Son rosaire enfumé;

C'est l'enfant qui caresse

En passant chaque fleur,

Le vieillard qui se presse:

L'enfance et la vieillesse

Sont amis du Seigneur!

18. La fenêtre est tournée

Vers le champ des tombeaux,

Où l'herbe moutonnée

Couvre, après la journée,

Le sommeil des hameaux.

Plus d'une fleur nuance

Ce voile du sommeil;

Là tout fut innocence,

Là tout dit: « Espérance! »

Tout parle de réveil.

Mon oeil, quand il y tombe,

Voit l'amoureux oiseau

Voler de tombe en tombe,

Ainsi que la colombe

Qui porta le rameau;

Ou quelque pauvre veuve,

Aux longs rayons du soir,

Sur une pierre neuve,

Signe de son épreuve,

S'agenouiller, s'asseoir,

Et, l'espoir sur la bouche,

Contempler du tombeau,

Sous les cyprès qu'il touche,

Le soleil qui se couche

Pour se lever plus beau.

23. Paix et mélancolie

Veillent là près des morts,

Et l'âme recueillie

Des vagues de la vie

Croit y toucher les bords.