Le Flibustier
Cui, César
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Le Flibustier Libretto
LE FLIBUSTIERCommedia lirica in tre atti di Jean Richepin
LE FLIBUSTIERMusica di César Cui
OPÉRA-COMIQUEPersonnages:
OPÉRA-COMIQUEFRANÇOIS LEGOËZ, vieux marin (baryton)
OPÉRA-COMIQUEPIERRE, son petit-fils, ancien flibustier (basse chantante)
OPÉRA-COMIQUEJACQUEMIN, flibustier (ténor)
OPÉRA-COMIQUEJANIK, petite-fille de François Legoëz (soprano)
OPÉRA-COMIQUEMARIE-ANNE, bru de François Legoëz (mezzo-soprano ou contralto)
OPÉRA-COMIQUEPêcheurs, femmes de pêcheurs, jeunes filles.
OPÉRA-COMIQUELa scène se passe à Saint-Malo, fin du XVIIe siècle.
OPÉRA-COMIQUELe décor représente le logis d'un vieux marin, ancien patron au cabotage. Armes, pavillons, modèles de bateaux, coquillages, images d'Epinal. Sur la cheminée, une statuette de la Vierge.
OPÉRA-COMIQUEA droite, un âtre où bout une marmite. Devant l'âtre, une petite table flanqué de deux escabeaux.
OPÉRA-COMIQUEA gauche, une porte donnant dans une autre pièce.
OPÉRA-COMIQUEAu fond, à gauche, une porte toujours ouverte par le haut et donnant sur la rue; à droite, une large fenêtre par où l'on voit les remparts et la pleine mer.
Entre la fenêtre et la porte, un buffet.
OPÉRA-COMIQUEA gauche, au premier plan, une grande table massive, et près de la table, des chaises.
OPÉRA-COMIQUEDevant la fenêtre, un fauteuil.
SYSTEMACTE PREMIER
SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE
MARIE-ANNEAu lever du rideau, Marie-Anne est accroupie devant l'âire, occupée à faire du filet et, de temps en temps, à fourgonner le feu sous la marmite; Janik est près de la fenêtre ouverte, face au public, et chante en travaillant à son métier de dentelière; Legoëz, assis de l'autre côté de la fenêtre, l'écoute et tout à la fois contemple la mer.
MARIE-ANNEJANIK (continuant son travail et sa chanson.)
MARIE-ANNEDit en pleurent la fille du roi:
MARIE-ANNENe partez pas, on vous en supplie;
MARIE-ANNEA ma couronne vous aurez droit...
MARIE-ANNEMais il pensait à sa mie,
MARIE-ANNELon la,
MARIE-ANNEMais il pensait à sa mie.
MARIE-ANNEEt comme alors soufflait le suroit,
MARIE-ANNEEt que sa nef était d'or emplie,
MARIE-ANNEIl fit soudain le signe de croix,
MARIE-ANNEEt mit le cap vers sa mie.
MARIE-ANNELon la,
MARIE-ANNEEt mit la cap vers sa mie.
Elle se lève en battant des mains joyeusement, et s'écrie:
MARIE-ANNEEt voilà!
MARIE-ANNETa besogne est finie?
JANIKEn chantant,
JANIKOui donc.
MARIE-ANNEBrave enfant!
MARIE-ANNEJANIK, se retournant vers Legoëz.
MARIE-ANNEMais, tu n'as pas l'air content,
MARIE-ANNEToi, grand-père?
Lui montrant son ouvrage.
MARIE-ANNERegarde. Une aune de dentelle,
MARIE-ANNEC'est beau, pourtant.
LEGOËZDame, oui; mais comment finit-elle?
LEGOËZJANIK, un peu moqueuse.
LEGOËZLa dentelle?
LEGOËZNon pas. Ta chanson, s'il te plaît.
LEGOËZJe suis le bec dans l'eau, sans le dernier couplet,
LEGOËZEt c'est là justement qu'elle est le plus touchante.
JANIKBah! Tu la sais par cœur; tous les jours je la chante.
LEGOËZBien sûr, que je la sais! C'est moi qui te l'appris.
LEGOËZMais, passant par ta bouche, elle en a plus de prix.
LEGOËZQu'importe que depuis longtemps je la connaisse!
LEGOËZElle se rajeunit, mignonne, à ta jeunesse;
LEGOËZEt quand tu me la dis avec ta douce voix,
LEGOËZJe crois que je l'entends pour la première fois.
LEGOËZAchève. Qu'advient-il du marin, je te prie,
LEGOËZEt de son grand bateau chargé d'orfèvrerie?
JANIKEt sans vouloir la fille du roi,
JANIKDessus les flots de la mer jolie
JANIKA Saint-Malo s'en revint tout droit,
JANIKOù l'attendait sa mie,
JANIKLon la,
JANIKOù l'attendait sa mie.
LEGOËZAinsi reviendra-t-il, tout droit vers Saint-Malo,
LEGOËZLui que nous attendons, le gas parti sur l'eau.
LEGOËZCher petit-fils, dernier descendant de ma race!
LEGOËZAvant que de mourir, il faut que je l'embrasse;
LEGOËZEt je l'embrasserai, vois-tu; j'en suis certain,
LEGOËZNous l'embrasserons tous, Janik. Un beau matin,
LEGOËZIl nous débarquera de sa nef pavoisée,
LEGOËZEt cousine Janik deviendra l'épousée
LEGOËZD'un riche capi ainé et d'un vaillant garçon,
LEGOËZFidèle et cousu d'or, comme dans la chanson.
JANIKHélas! Voilà quinze ans qu'i! s'est en allé mousse!
LEGOËZIl n'en qvait que dix, alors. Quelle fimousse
LEGOËZDe fier gaillard! Quels veux grand il guignait le flot!
LEGOËZComme il promettait bien d'être un fin matelot!
LEGOËZQu'il était beau, Janik! Plus beau que ta dentelle.
LEGOËZRappelle-toi.
MARIE-ANNEComment se rappellerait-elle?
MARIE-ANNEJanik avait quatre ans quand le cousin partit.
LEGOËZC'et, ma foi, vrai, Quatre ans!
MARIE-ANNELui, dix. Pauvre petit!
JANIKVoilà huit ans passés, grand-père, que nous sommes
JANIKSans nouvelles.
LEGOËZHuit ans, belle affaire! Huit ans!
LEGOËZBah! Mais on n'en avait jamais, moi, de mon temps,
LEGOËZDes nouvelles! Je suis revenu tout de même.
JANIKQui sait s'il pense à nous seulement et s'il m'aime?
LEGOËZN'en doute pas. A quoi pourrait-il bien penser?
LEGOËZMARIE-ANNE, à Legoëz
LEGOËZMais enfin, votre gas reviendrait,
LEGOËZQue vous ne sauriez pas même le reconnaître.
LEGOËZAussi vrai que le jour luit par cette fenêtre,
LEGOËZJe le reconnaîtrai, mon gas.
MARIE-ANNEA quoi?
LEGOËZComment,
LEGOËZA quoi? Mais à tou, certe, et rien qu'à son gréement.
LEGOËZPas roulant, cuir tanné, le bonnet sur l'orielle,
LEGOËZLe...
MARIE-ANNETous ces matelots sont d'allure pareille.
LEGOËZL'air d'un brave à trois brins, hardi.
MARIE-ANNETous en ont l'air.
LEGOËZL'œil clair, couleur du flot.
MARIE-ANNETous ils ont cet œil clair.
LEGOËZEnfin que sais-je, moi? Mais pour le reconnaître,
LEGOËZJ'en suis sûr. J'aurai là quelque chose en mon être
LEGOËZQui me criera: C'est lui, c'est l'absent revenu!
JANIKOui, grand-père. Car moi, qui l'ai si peu connu,
JANIKJe le reconnaîtrais aussi.
LEGOËZMais oui, fillette.
MARIE-ANNEPlus avez d'espoir et plus je m'inquiète.
MARIE-ANNESi triste est le réveil quand le rêve est trop beau!
Montrant la mer.
MARIE-ANNEIl en est tant resté dans ce mouvant tombeau!
MARIE-ANNELa mer vous a tout pris.
MARIE-ANNEVos tois filles par elle on perdu leurs maris.
MARIE-ANNEVous aviez quatre fils; tous ont péri sur elle.
MARIE-ANNENul n'est mort dans son lit de sa mort naturelle.
MARIE-ANNECette mer, malgré tout, votre cœur la bénit.
MARIE-ANNEQuel cœur avez-vous donc, et fait de quel granit,
MARIE-ANNEQue vous lui pardonnez quand même, vous les hommes?
MARIE-ANNEAh! Ce n'est pas ainsi, nous autres, que nous sommes.
MARIE-ANNEMon cœur maternel, moi, rien ne l'a consolé
MARIE-ANNEDe n'avoir plus le fils que la mer m'a volé.
MARIE-ANNEEt j'aurais confiance en elle? Non, aucune.
MARIE-ANNEImplacable, à jamais, je lui garde rancune.
MARIE-ANNECar je la connais trop, la tueuse d'enfants,
MARIE-ANNELa gueuse!
LEGOËZTaisez-vou, ma bru. Je vous défends
LEGOËZD'injurier la mer. Janik, elle extravague;
N'écoute point. Vois-tu, quoi que fasse la vague,
LEGOËZC'est le nom du Seigneur qu'elle chante en passant,
LEGOËZEt quiconque l'insulte, insulte au Tout-Puissant.
LEGOËZQue par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
LEGOËZNul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
LEGOËZNe dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.
MARIE-ANNEPardonnez-moi. J'ai trop parlé. J'ai tort, sans doute.
MARIE-ANNEMais je ne puis l'aimer, puisque je la redoute.
MARIE-ANNELEGOËZ, à Janik.
MARIE-ANNEEt toi, fillette?
JANIKMoi, grand-père, je te croi.
JANIKIl faut payer sa dîme à la mer comme au roi.
JANIKOr, tu payas ta part, et même davantage,
JANIKEt la mer te sedoit du bonheur en partage.
LEGOËZVoilà parler!
A Marie-Anne qui hausse les épaules.
LEGOËZMa bru, si cela vous chagrine,
LEGOËZTant pis! Mais Janik, elle, est de race marine.
LEGOËZVous, vous êtes terrienue et filles de terrien;
LEGOËZA l'amour de la mer vous ne comprenez rien.
LEGOËZOui donc! Appelez-mois vieux fou si bon vous semble;
LEGOËZSoit! Ma Janik et moi nous serons fous ensemble,
LEGOËZEt nous l'espérerons sans nous lasser jamais,
LEGOËZLe gas qui reviendra,
l'renant et tapotant la main de Janik.
LEGOËZVa, je te le promets,
Chantant avec enthousiasme.
LEGOËZOù l'attendait sa mie,
LEGOËZLon la,
LEGOËZOù l'attendait sa mie.
LEGOËZJANIK, l'embrassant.
LEGOËZBon grand-père!
LEGOËZQui sait? Tandis que nous causons,
LEGOËZEt qu'à la vieille mer vous cherchez des raisons,
Qui sait s'il n'entre pas dans le port, vent arrière,
LEGOËZLe bonnet à la main, en faisant sa prière?
LEGOËZParlez, les femmes!... Moi, je m'en vais sur le quai,
LEGOËZVoir, comme tous les jours, s'il n'est pas débarqué.
Il sort en reprenant ce refrain, qu'on l'entend fredonner encore dans la rue tandis qu'il s'éloigne.
LEGOËZOù l'attendait sa mie,
LEGOËZLon la,
LEGOËZOù l'attendait sa mie.
SYSTEMSCÈNE II
MARIE-ANNEOui, comme tous le jours, hélas! Oui, vainement
MARIE-ANNEAussi Janik, pourquoi dans cet espoir qui ment
MARIE-ANNEL'entretenu? Pouquoi partager sa folie?
JANIKParce que sa vieillesse en est toute embellie,
JANIKQu'il a besoin de croire à cert espoire sacré,
JANIKEt parcé que j'y crois moi-même.
MARIE-ANNEQuize ans d'absence et huit sans nouvelles! Tu rêvez.
JANIKRêver a son bonheur rend les heures si brêves!
MARIE-ANNETon bonheur!... Un promis que toujours on attend,
MARIE-ANNEQue tu ne connais pas...
JANIKEt que j'aime pourtant.
JANIKCar je me le figure et le vois, le cher être,
JANIKBeau, brave, tel qu'il est, tel qu'il doit reparaître;
JANIKEt du retour certain quand le jour aura lui,
JANIKIl trouvera mon cœur fidéle et plein de lui.
JANIKMARIE-ANNE, la càlinant.
JANIKJanik, voyons, tu sais pourtant bien que personne
JANIKNe t'aime autant que moi. Mais, réfléchis, raisonne.
JANIKContre toi-même ici mon amour te défend.
JANIKQuoi! Je t'immoterais, toi, mon unique enfant,
JANIKA cette illusion vainement poursuivie!
JANIKDans un stérile espoir tu passerais ta vie!
JANIKNon, non, je ne veux pas. Ce serait inhumain.
JANIKTu vas sur tes vingt ans, ma Janik, et je songe
JANIKA te trouver, parmi nos voisins, un mai.
JANIKJANIK, desolée.
JANIKMa mère!
MARIE-ANNEEt c'est pourquoi je veux ton cœur guéri
MARIE-ANNED'un amour chimérique et qui me désespère.
MARIE-ANNEDis que tu ne crois plus à ce rêve.
JANIKEt grand-père?
JANIKPenses-tu le guérir aussi, le pauvre vieux,
JANIKDu seul espoir qui fait sesderniers ans joyeux?
JANIKTu sais bien qu'il mourrait, croyant que l'autre est mort.
JANIKNotre devoir,
JANIKC'est d'espérer avec le grand-père et d'attendre.
JANIKEt tu le veux ainsi, n'est-ce pas? Toi si tendre,
JANIKSi bonne! Jure-moi que tu le veux ainsi.
JANIKTa bouche dirait non que ton cœur dirait si.
L'enveloppant et la càlinant de plus en plus.
JANIKC'est juré? Plus de doute! A la mer plus d'injure!
JANIKL foi, la douce, foi, comme nous!... Allons, jure.
MARIE-ANNEEh, bien! Donc, puisque tu l'exiges, oui.
JANIKMerci.
JANIKGrand-père heureaux par nous, je suis heureuse aussi.
Une cloche lointaine conne l'Angélus.
JANIKL'Angélus!
Le deux femmes se signent et marmottent l'Ave Maria.
JANIKEt ma tâche à reporter! Bavarde
JANIKQue je suis! Est-ce beau, ma dentelle, regarde.
JANIKAux armes du Grand Roi! Ce sera remarqué!
JANIKAdieu.
Se retournant sur le pas de la porte.
JANIKJe prends grand-père en passant sur le quai;
JANIKCar sans cela, tu sais, à cligner des paupières
JANIKVer le large, il prendrait racine dans les pierres.
JANIKMARIE-ANNE, l'embrassant.
JANIKFolle!
JANIKA tantôt, maman! Et ne profite pas
JANIKD'être seule pour voir encor du noir là-bas.
Après avoir du geste désigné la mer, elle envoie un dernier baiser à Marie-Anne et se sauve en courant.
SYSTEMSCÈNE III
JANIKMARIE-ANNE, seule, près de la fenêtre.
JANIKOui, oui, c'est noir, là bas. J'ai promis de me taire;
JANIKJe me tairai. Mais ils ont beau dire, la terre
JANIKVaut mieux que cette chose et son traître horizon.
Revenant vers l'âtre.
JANIKPauvre grand-père aussi! La petite a raison:
JANIKCe retour, c'est bien là son unique pensée.
JANIKIl mourrait de la mort de son gas annoncée;
JANIKEt douter seulement du rêve auquel il croit,
JANIKC'est une cruanté dont je n'ai pas le droit.
JANIKIl fut si bon pour nous, pour Janik orpheline.
S remettant à faire du filet.
JANIKA la longue, l'espoir toujours trompé décline.
JANIKJanik n'a que vingt ans. Rien ne presse. Attendons.
JANIKDieu nous en saura gré plus tard.
SYSTEMSCÈNE IV
MARIE-ANNEA la porte par paraît Jacquemin. Tournure et costume de matelot breton: face glabre, longs cheveaux flottant sur la nuque et autour des tempes, vareuse, grands bas montant à micuisse, bonnet de feutre à la main, l'air embarrassé, un petit baluchon sous le bras.
JACQUEMINMille pardons,
JACQUEMINMa bonne dame.
Au geste de surprise de Marie-Anne, presque effrayée.
JACQUEMINC'est Jacquemin qu'on me nomme.
MARIE-ANNEAh!
MARIE-ANNEJACQUEMIN, sur le pas de la porte.
MARIE-ANNEEst-ce bien ici la maison du bonhomme.
MARIE-ANNEFrançois Legoëz?
MARIE-ANNEOui.
MARIE-ANNEJACQUEMIN, entrant un peu.
MARIE-ANNEPourrait-on lui parler?
MARIE-ANNEOui donc.
Lui offrant une chaise.
MARIE-ANNERemettez-vou. Il vient de s'en aller;
MARIE-ANNEMais il sera bientôt de retour. Je l'espère.
MARIE-ANNEJACQUEMIN, assis ua bord de sa chaise.
MARIE-ANNEIl va toujours bien?
MARIE-ANNEOui.
JACQUEMINSa famille est prospère?
MARIE-ANNEOui, lui, Janik et moi.
JACQUEMINSon petit gas aussi?
MARIE-ANNEPierre? Ah! Nul n'en sait rien.
JACQUEMINIl n'est donc pas ici.
MARIE-ANNENon, dame. Il est en mer.
JACQUEMINOù?
MARIE-ANNESur les caravelles
MARIE-ANNEDes flibustiers, et l'on n'a plus de ses nouvelles
MARIE-ANNEDepuis huit ans.
MARIE-ANNEJACQUEMIN, se levant, désespéré.
MARIE-ANNEAdieu, Pierre, mon pilotin!
MARIE-ANNEJ'avais un doute encor. Maintenant c'est certain.
MARIE-ANNEQue dites-vous?
MARIE-ANNEJACQUEMIN, parlant comme à lui-même.
MARIE-ANNEA moins... Mais non, non! Un corsaire,
MARIE-ANNEAvec les Espagnols, c'est la règle: on lui serre
MARIE-ANNELa corde au cou...
MARIE-ANNEGrand Dieu! Quoi! J'ai mal entendu.
JACQUEMINLas! Non. Flibustier pris, c'est flibustier pendu.
MARIE-ANNEVoyons, expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.
JACQUEMINVoilà. Nous étions deux, de la même patrie:
JACQUEMINSaint-Malo, Saint-Servan; et l'on nous appelait
JACQUEMINLes deux frères bretons, car on se ressemblait
JACQUEMINComme chaque Breton à chaque autre ressemble;
JACQUEMINEt les jours de bataille on cognait dur ensemble;
JACQUEMINEt ça dura cinq ans, de plus en plus amis.
JACQUEMINOn parlait d'ici, dame, et l'on s'était promis
JACQUEMINQu'après les sept ans pleins passés comme de juste
JACQUEMINA tenir jusqu'au beut le pacte de flibuste,
JACQUEMINS'il n'en restait plus qu'un, il viendrait au pays
JACQUEMINAnnoncer le trépas de l'autre. J'obéis.
MARIE-ANNEMais en êtes-vous sûr?
JACQUEMINJ'avais un espérance.
JACQUEMINDe retrouver mon pierre en arrivant en France,
JACQUEMINEt jusqu'à tout à l'heure encore je lai cur.
JACQUEMINJe ne l'ai pas vu mort. Il avait disparu.
JACQUEMINC'était un soir, voilà quatre ans, devant la rade
JACQUEMINDe Saint-Pierre... (hélas! Oui, le nom du camarade!)
JACQUEMINAh! Quel combat! Jamais, depuis les temps jadis,
JACQUEMINOn n'a vu le pareil, jamais. Un contre dix!
JACQUEMINNotre bateau tout seul contre une flotte entière!
JACQUEMINEt l'on avait du sang jusqu'à la jarretière.
JACQUEMINMais quoi! Quand notre pont ne fut plus qu'un débris,
JACQUEMINIl fallut bien céder; et le bateau fut pris.
JACQUEMINMoi, je passai pour mort. A l'eau! Comment, sur terre,
JACQUEMINJe me retrouvai, seul et ranimé, mystère!
JACQUEMINMais lui, lui, je l'ai vu, sur le gaillard d'avant,
JACQUEMINEntouré d'Espagnols, tenant tête, et vivant.
JACQUEMINEn tombant je pensais: «Ça va bien; il les charge;
JACQUEMINSur un bout d'aviron il gagnera le large.»
JACQUEMINHélas! A Saint-Domingue on ne le revit plus.
JACQUEMINAlors je me suis dit: «Peut-être que le flux
JACQUEMINL'a conduit vers des gens qui retournaient en France.»
JACQUEMINQu'il y restât depuis, j'en eus de la souffrance.
JACQUEMINIl devait revenir avec nous; c'était mieux.
JACQUEMINCependant je songeais: «Il est là-bas, joyeux,
JACQUEMINAvec son bon grand-père et sa belle cousine.
JACQUEMINIl a vu mes parents, car ma ville est voisine.»
JACQUEMINEt je rentre, et je crois le trouver, et voilà:
JACQUEMINMe vieux parents sont morts, et Pierre n'est pas là.
MARIE-ANNEAh! Le pauvre grand-père, hélas! Comment s'y prendre
MARIE-ANNEPour lui dire...? Et pourtant...
JACQUEMIND'autant que je dois rendre
JACQUEMINA qui de droit, et par conséquent à l'ancien,
JACQUEMINCe qu'a laissé le gas. Ce coffre était le sien,
JACQUEMINEt je l'ai repèché par bonheur à mer basse.
Il dèfait son baluchon et en tire un à un des objets.
JACQUEMINDu linge, un boujaron fait d'une calebasse,
JACQUEMINUn brin de buis breton, et ce vieux chapelet
JACQUEMINDe Saint-Malo, voilà l'héritague au complet.
JACQUEMINMARIE-ANNE, considérant le chapelet.
JACQUEMINC'est bien son chapelet. On en avait la paire.
JACQUEMINIl emporta l'un. L'autre est celui du grand-père.
JACQUEMINL'ancien aura les deux maintenant.
MARIE-ANNEQuel métier!
MARIE-ANNEVoir de son petit-fils un grand-père héritier!
MARIE-ANNESi ce n'est pas injuste!
Montrant le poing à la mer.
MARIE-ANNEOh! La mer inhumaine!
JACQUEMINJe la reprends pourtant, moi, dans une semaine.
JACQUEMINQue voulez-vous! On est marin. Triste ou joyeux.
JACQUEMINC'est encore à la mer qu'un marin vit le mieux.
JACQUEMINLe vent souffle. Adieu vat! Et vogue la flibuste!
JACQUEMINPourtant, cette fois-ci... Ce qui me tarabuste,
JACQUEMINC'est d'apprendre à l'ancien que l'autre trépassa.
JACQUEMINJe ne saurai jamais comment lui dire ça.
MARIE-ANNEBien sûr, dame! Ça va lui faire une secousse.
MARIE-ANNEIl en moura.
MARIE-ANNEJACQUEMIN, insinuant et gêné.
MARIE-ANNEMais vous!... Une femme est plus douce.
MARIE-ANNEElle trouve des mois câlins et fins voiliers.
MARIE-ANNEC'est lâche, n'est-ce pas? Mais..., si vous lui parliez,
MARIE-ANNEPour commencer, un peu.... Le premier abordage....,
MARIE-ANNESans lui dire qu'on l'a hissé par un cordage,
MARIE-ANNENi même qu'il est mort, dame, bien entendu;
MARIE-ANNEMais comme quoi voilà son bien, qu'il s'est perdu,
MARIE-ANNEQu'à la bataille il fut le plus brave des braves,
MARIE-ANNEQu'il ne reste plus rien de lui que ces épaves,
MARIE-ANNEEnfin, ce que j'ai dit, mais mieux, et tendrement,
MARIE-ANNEPour que le coup de mer s'étale en flot dormant.
MARIE-ANNEOui, oui, je tâcherai. J'arrangerai l'histoire.
JACQUEMIND'ailleurs, c'est bien compris: la mort n'est pas notoire.
MARIE-ANNESùre, quand même.
JACQUEMINOui donc, c'est comme si, pas moins.
JACQUEMINMARIE-ANNE, montrant les objects tirés du baluchon.
JACQUEMINPuis, les objects son là, qui servent de témoins.
JACQUEMINMais, ne les montrez pa d'abord.
JACQUEMINMARIE-ANNE, les enveloppant dans le filet.
JACQUEMINSoyez sans crainte;
JACQUEMINJe les découvrirai quand j'y serai contrainte,
JACQUEMINPas avant.
On entend des pas au dehors.
JACQUEMINEst-ce lui? J'entends quelqu'un marcher
JACQUEMINAu bas de la rue.
Regardant au dehors.
JACQUEMINOui.
Poussant Jacquemin vers la porte de gauche.
JACQUEMINEntrez là vous cacher.
JACQUEMINA vous voir si tremblant, j'ai peur qu'il ne comprenne.
JACQUEMINAllez!
Elle l'enferme dans la chambre de gauche.
SYSTEMSCÈNE V
JACQUEMINMARIE-ANNE, seule.
JACQUEMINLe jour a baissé peu à peu vers le milieu de la scène précédente, et la nuit continue à venir jusqu'à la fin de l'acte.
JACQUEMINComment me faire une mine sereine,
JACQUEMINMoi-même? J'ai le cœur si gros! Mais, plus d'émoi!
JACQUEMINSoyons brave. Jésus, Marie, inspirez-moi.
JACQUEMINPar bonheur, le jour baisse. Ainsi sur mon visage
JACQUEMINOn lira moins d'abord le funèbre presage.
Tout en parlant, elle s'est assise sur un escabeau.
SYSTEMSCÈNE VI
MARIE-ANNELEGOËZ, entrant et allant vers l'âtre.
MARIE-ANNEOuf! Je sui las.
MARIE-ANNEJANIK, entrée derrière lui.
MARIE-ANNEDame!
MARIE-ANNELEGOËZ, s'asseyant dans l'âtre.
MARIE-ANNEOuf! Que c'est bon de s'asseoir!
Après un moment de silence.
MARIE-ANNEToujours rien! Ce n'est pas encore pour ce soir.
MARIE-ANNECe sera pour demain, après-demain, n'importe!
MARIE-ANNEL'espoir qu'emporte un jour, un autre le rapporte.
MARIE-ANNEPuis, aussi bien, la mer est bourrue aujourd'hui.
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, sans se lever.
MARIE-ANNEEt si l'on vous donnait des nouvelles de lui!..
LEGOËZDu gas?... vous en avez?
Il court à elle.
MARIE-ANNEPeut-être.
MARIE-ANNEJANIK, la pressant.
MARIE-ANNEDis. Oh! Vite,
MARIE-ANNEVite, maman.
MARIE-ANNELEGOËZ, impatient.
MARIE-ANNEOui.
A Marie-Anne qui détourne la tête.
MARIE-ANNEMais... votre regard m'évite.
MARIE-ANNELes nouvelles sont donc mauvaises?
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, le voyant chanceler.
Non, non point.
LEGOËZAh! Je respire!... Alors?
JANIKDis!
Mais de point en point
MARIE-ANNELaissez-moi vous conter... L'histoire est longue.
JANIKAbrège.
JANIKLEGOËZ, s'exaltant.
JANIKEnfin, il vit, bien sûr il vit.
MARIE-ANNEQue vous dirais-je?
MARIE-ANNELEGOËZ, s'exaltant de plus en plus.
MARIE-ANNEPardieu, s'il était mort, sans biais superflus
MARIE-ANNEVous m'auriez dit: «La chose est la chose. Il n'est plus.»
MARIE-ANNEMais non, non! Rendons grâce à la bonté divine.
MARIE-ANNEIl vit!
MARIE-ANNEJANIK, anxieuse, à sa mère.
MARIE-ANNEOui, n'est-ce pas?
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, très émue.
MARIE-ANNEEcoutez...
MARIE-ANNELEGOËZ, à Janik, en montrant Marie-Anne.
MARIE-ANNEJe devine.
MARIE-ANNEElle a bon cœur, tu sais, Janik; elle a jugé
MARIE-ANNEQu'un bonheur trop soudain me rendrait fou, que j'ai
MARIE-ANNELe chef près du bonnet, que je mourrais de joie
MARIE-ANNEEn le voyant! Alors, avant que je le voie,
MARIE-ANNEElle veut préparer le choc tout doucement.
MARIE-ANNEJANIK, qu'il tient embrassée.
MARIE-ANNEC'est cela, c'est cela. Sois béni, Dieu clément
MARIE-ANNEIl est revenu.
MARIE-ANNEMais...
JANIKO ma mère chérie,
JANIKQuel bonheur!
MARIE-ANNECependant...
MARIE-ANNELEGOËZ, à Marie-Anne.
MARIE-ANNERegardez, je vous prie;
MARIE-ANNEJe suis calme. Si j'ai des larmes dans les yeux,
MARIE-ANNESi mes mains tremblent, c'est parce que je suis vieux.
MARIE-ANNEMais je suis fort aussi. N'ayez pas peur!
MARIE-ANNEJANIK, qui a découvert le baluchon caché sous le filet.
MARIE-ANNEGrand-père,
MARIE-ANNETiens! Un coffre! Voilà des preuves, çà, j'espère.
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, à part.
MARIE-ANNEComment faire?
MARIE-ANNEJANIK, à Legoëz qui considère avec elle les objets.
MARIE-ANNEDu buis!
LEGOËZEt mon vieux chapelet!
Il le baise.
LEGOËZMARIE-ANNE, à part, regardant vers la gauche.
LEGOËZIl faut qu'il dise, lui, la chose comme elle est.
Avec un geste décidé, en allant vers la porte de gauche.
LEGOËZOui!
LEGOËZLEGOËZ, les bras au ciel.
LEGOËZJ'aurai donc sa main pour fermer ma paupière!
LEGOËZMARIE-ANNE, ouvrant la porte de gauche, à Jacquemin.
LEGOËZVenez; vite.
SYSTEMSCÈNE VII
LEGOËZLes Mêmes, JACQUEMIN
JANIK, apercevant Jacquemin qui entre.
LEGOËZC'est lui.
LEGOËZLEGOËZ, courant vers Jacquemin.
LEGOËZMon petit gas, mon Pierre,
LEGOËZMon enfant!
LEGOËZMARIE-ANNE, stupéfaite.
LEGOËZDieu!
LEGOËZJACQUEMIN, ne sachant que dire.
LEGOËZMais...
LEGOËZMARIE-ANNE, bas, à Jacquemin.
LEGOËZTant pis! Dites comme lui.
LEGOËZLEGOËZ, à Jacquemin.
LEGOËZMais embrasse-moi donc. Je suis ton grand-père.
LEGOËZJACQUEMIN, en hésitant.
LEGOËZOui,
LEGOËZGrand-père.
LEGOËZLEGOËZ, après l'avoir longuement embrassé.
LEGOËZEt tu n'as pas oublié, j'imagine,
LEGOËZLa petite Janik, ta cousine?
Il le pousse vers elle.
LEGOËZJACQUEMIN, prenant la main qu'elle lui tend.
LEGOËZCousine..
LEGOËZLEGOËZ, le voyant tout interdit.
LEGOËZDame, quand tu partis, vous n'étiez pas bien grands
LEGOËZL'un ni l'autre, hein? Toi, dix ans; elle quatre ans.
LEGOËZOn pousse. On change. A peine on peut se reconnaitre.
LEGOËZComme te voilà dru! Viens près de la fenêtre,
LEGOËZViens, petit, qu'a loisir je te regarde mieux.
Il l'y conduit et le considère.
LEGOËZC'est qu'à présent, sais-tu, je n'ai plus de bons yeux.
LEGOËZTout de même, c'est bien mon gas, fils de vrais hommes.
LEGOËZA vingt-cinq ans, ma bru, voilà comme nous sommes,
LEGOËZNous autres!... Seulement, tu n'es pas bien hardi.
LEGOËZTu ne dis rien.
MARIE-ANNEIl est un peu comme étourdi.
MARIE-ANNESon arrivée!... Et puis...
MARIE-ANNELEGOËZ, clignant de l'œil.
MARIE-ANNEJanik que le regarde,
MARIE-ANNEN'est-ce pas? Et moi qui bavarde, qui bavarde!
MARIE-ANNEAh! C'est que j'ai besoin de parler, moi, bon Dieu!
MARIE-ANNEJe voudrais dire à tous: Je l'ai, je l'ai, mon fieu!
JANIKGrand-père, à nos voisins si l'on contait la chose?
LEGOËZOui donc. Viens, Pierre!
MARIE-ANNENon; laissez, qu'il se repose.
MARIE-ANNEIl arrivait à pied de Granville.
LEGOËZEn ce sas,
LEGOËZResons.
MARIE-ANNEAllez-y, vous.
JACQUEMINOui.
LEGOËZTu le veux, mon gas.
LEGOËZViens, Janik. Les amis ont droit à notre fête.
Il sort en entrainant Janik.
SYSTEMSCÈNE VIII
MARIE-ANNEJACQUEMIN, anéanti.
MARIE-ANNEEt, puis, comment sortir de là?
MARIE-ANNEL'erreur est faite.
MARIE-ANNEDire la vérité maintenant, pas moyen.
JACQUEMINAlors?
JACQUEMINMARIE-ANNE, résolument.
JACQUEMINVous repartez quand?
JACQUEMINDans cinq, six jours.
MARIE-ANNEBien!
MARIE-ANNEIl faudra jusque-là respecter sa folie.
MARIE-ANNEPuis vous prétexterez un pacte qui vous lie.
MARIE-ANNECes partes-là, pour un vieux marin, sont sacrés.
MARIE-ANNEIl n'osera rien dire, et vous repartirez.
MARIE-ANNEMais, croyant avoir vu son fils, l'âme contente,
MARIE-ANNEIl vieillira, tranquille, en sa nouvelle attente,
MARIE-ANNEAvec votre mémoire emplissant la maison.
JACQUEMINJe ne peux pas, vraiment. C'est une trahison.
JACQUEMINQuoi, tromper ce brave homme ainsi! Lui faire un conte...
MARIE-ANNEDevant Dieu que m'entend, je prends tout à mon compte.
MARIE-ANNEEt si c'est un péché, qu'il retombe sur moi!
JACQUEMINSoit! J'obéirai.
SYSTEMSCÈNE IX
JACQUEMINLes Mêmes, LEGOËZ, JANIK, des pêcheurs, vieux, vieilles, filles, enfants
JACQUEMINLEGOËZ, de la porte, en montrant Jacquemin, à un vieux pêcheur.
JACQUEMINTiens, regarde.
LE VIEUX PÊCHEURC'est Pierre. Qu'il est grand!
UNE JEUNE FILLEComme il a bonne grâce!
UNE JEUNE FILLELEGOËZ, au premier vieux pêcheur.
UNE JEUNE FILLEUn vrai marin!
LE VIEUX PÊCHEUROui donc.
A Jacquemin.
LE VIEUX PÊCHEURViens ça, que je t'embrasse.
LE VIEUX PÊCHEURAh! Je t'ai fait sauter des fois sur mes genoux!
UN AUTRE VIEUX PÊCHEUREt moi donc! Il était toujours fourré chez nous!
LE VIEUX PÊCHEURIl ne nous connait plus.
LEGOËZDame! Quinze ans d'absence!
LEGOËZUNE TRÈS VIEILLE FEMME, appuyée sur sa canne.
LEGOËZJe ne l'ai plus revu, moi, depuis sa naissance;
LEGOËZMais c'était déjà bien l gaillard que voici.
LEGOËZTOUS, riant.
LEGOËZAh! Ah!
LEGOËZLA JEUNE FILLE, à Janik.
LEGOËZDis donc, Janik, veux-tu changer?
LEGOËZJANIK, gaîment.
LEGOËZMerci.
LEGOËZEnfants, fêtons mon gas en attendant les vôtres.
On entend des accords de biniou venant de la rue.
JANIKMon père, dans la rue on entend la cadence
JANIKDes joueurs de biniou.
JANIKIls on su la nouvelle et viennent pour qu'on danse.
LEGOËZEh bien! Dansez!
TOUSYou! You!
Entrent les joueurs de biniou et l'on danse une sabotière.
SYSTEMACTE DEUXIÈME
SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE
Ils sont à table, achevant le repas de midi: le grand-père entre Janik et Jacquemin, et Maria-Anne près de sa fille. Avec la famille, une dizaine d'amis sont à table, qui reprennent en chœur quelques répliques.
JACQUEMINUne autre fois, c'était près de la Guadeloupe,
JACQUEMINAvec trois bâtiments, trois, dont une chaloupe,
JACQUEMINNous avons déconfit (et, je vous en réponds,
JACQUEMINBellement) douze nefs, je dis douze, à trois ponts.
JACQUEMINLEGOËZ, cognant la table du poing.
JACQUEMINAh! par exemple, non! Là, le gas nous en conte.
JACQUEMINDu tout.
LEGOËZCes Espagnols! Ils n'avaient pas de honte!
LEGOËZDouze vaisseaux, quand vous, vous n'en aviez que trois!
JACQUEMINTrois.
LEGOËZEt vous les avez battus?
JACQUEMINUn peu, je crois
JACQUEMINTous tués!
JACQUEMINMARIE-ANNE ET JANIK, avec un mouvement d'effroi.
JACQUEMINOh!
JACQUEMINCe sont des âmes scélérates.
JACQUEMINSongez! Nous traiter, nous, des marins, en pirates!
JACQUEMINQui tombait dans leurs mains vivant, était pendu.
JACQUEMINMais c'était, comme on dit, mal prêté, bien rendu;
JACQUEMINCar de leur douze nefs, il n'en resta pas une,
JACQUEMINEt la mer, ce soir-là, quoiqu'il fit clair de lune,
JACQUEMINFut rouge et toute en feu comme au soleil couchant.
MARIE-ANNEC'est affreux.
MARIE-ANNEJANIK, bas, à sa mère.
MARIE-ANNETout de même, il n'a pas l'air méchant,
MARIE-ANNERegarde.
LEGOËZEt les Anglais, tu ne m'en parles guère?
JACQUEMINMais c'est aux Espagnols que nous faisions la guerre.
LEGOËZTant pis! J'aimerais mieux si c'était aux Anglais.
JACQUEMINNous leur avons aussi chanté quelques couplets
JACQUEMINA l'occasion.
LEGOËZBon! Et salés, je suppose?
JACQUEMINOui.
LEGOËZDis un peu.
JACQUEMINMais c'est encor la même chose:
JACQUEMINAvec le flibustiers, c'est toujours au refrain
JACQUEMINL'autre qui danse, et nous qui jouons du crinerin.
JACQUEMINJANIK, bas, à sa mère.
JACQUEMINTu vois comme il est gai, ma mère, autant que brave.
JACQUEMINLEGOËZ, à sa bru.
JACQUEMINMarie-Anne, allez donc nous quérir à la cave
JACQUEMINDu vin.
Marie-Anne se lève et se dirige vers la porte de gauche. A Jacquemin:
JACQUEMINÇa fait couler le cidre.
JACQUEMINMerci, non.
JACQUEMINLEGOËZ, à Marie-Anne qui s'est arrêtée.
JACQUEMINAllez quand même.
MARIE-ANNEOui, oui.
Elle sort par la porte de gauche.
SYSTEMSCÈNE II
MARIE-ANNELes Mêmes, moins MARIE-ANNE.
MARIE-ANNELEGOËZ, à Jacquemin.
MARIE-ANNEC'est un vin de renom.
MARIE-ANNEIl me vient de Bordeaux.
JACQUEMINQuand il viendrait de Rome,
Il ne vaut point le cidre, âpre et fleurant la pomme.
JACQUEMINAh! J'en ai bu, là-bas, toutes sortes de vins,
JACQUEMINPris sur les Espagnols, des plus vieux, des plus fins,
JACQUEMINAlicante, Xèrès, Porto; que sais-je encore!
JACQUEMINMais nul, de quelque nom fameaux qu'on le décore,
JACQUEMINNe m'a fait oublier la boisson des aïeux,
JACQUEMINCe bon cidre breton, raide au cœur, clair aux yeux,
JACQUEMINQui vous regaillardit le courage et la mine,
JACQUEMINEt qui, lorsqu'un rayon de soleil l'illumine,
JACQUEMINRessemble aux cheveaux d'or des filles du pays.
JACQUEMINLEGOËZ, à Janik.
JACQUEMINTe voilà bouche bée et les yeux ébahis,
JACQUEMINJanik! Ah! Le matin te tient dans son sillage.
JACQUEMINOn apprend à parler, vois-tu, quand on voyage.
JACQUEMINJANIK, rougissant.
JACQUEMINMais, grand-père,...
JACQUEMINJACQUEMIN, troublé.
JACQUEMINPardon, j'ai trop parlé.
Non point.
LEGOËZToutes voiles dehors! Ne cherche plus le point,
LEGOËZTu l'as trouvé Navigne au plus près sans attendre.
Le poussant du coude.
LEGOËZVa donc, roucoule-lui quelque chose de tendre.
LEGOËZJACQUEMIN, très gêné et respectueux, à Janik.
LEGOËZCroyez bien...
LEGOËZJANIK, même jeu.
LEGOËZJe vous crois, mon cousin.
LEGOËZSont-ils fous!
LEGOËZAh! ça, voulez-vous bien ne pas vous dire vous!
LEGOËZQuels drôles d'amoureux, tout confits en vergogne!
A Jacquemin.
LEGOËZDe mon temps, on mettait plus d'âme à la besogne;
LEGOËZEt, tout vieux que je suis, je t'y ferais quinaud.
LEGOËZBenèt, va!
SYSTEMSCÈNE III
LEGOËZLes Mêmes, MARIE-ANNE.
LEGOËZMARIE-ANNE, rentrant avec une bouteille.
LEGOËZQu'avez-vous? Quoi donc?
LEGOËZLEGOËZ, lui montrant successivement Janik et Jacquemin.
LEGOËZCet air penaud,
LEGOËZRegardez-moi, le nez baissé, sans rien répondre;
LEGOËZEt l'autre qui rougit comme un coq prêt à pondre.
MARIE-ANNEMais pourquoi?
LEGOËZParce qu'ils ont peur de se choyer,
LEGOËZQue je leur dis de rire et de se tutoyer,
LEGOËZEt qu'ils trouvent cela très mal, à ce qu'il semble.
Il débouche la bouteille et verse du vin.
MARIE-ANNEVoilà si peu de temps, vraiment, qu'ils sont ensemble.
LEGOËZEh! bon Dieu! sont-ils pas unis depuis quinze ans!
LEGOËZEt quand se diront-ils des mots doux et plaisants,
LEGOËZSi, pour le peu de jours que le gas reste à terre,
LEGOËZL'un ne veut point parler et l'autre doit se taire?
lui montrant Janik, très émue.
LEGOËZVoyez sa joue en floraison.
LEGOËZNest-ce pas, ma Janik, que le vieux a raison,
LEGOËZEt que les mots d'amour, malgré ton air farouche,
LEGOËZOnt besoin de monter de ton cœur à ta bouche?
LEGOËZEt n'eût-on que trois jours à s'aimer, il est sage,
LEGOËZQuand Dieu veut les offrir, de les prendre au passage.
LEGOËZAllons, parle. Il n'est pas à ton goût, donc, mon gas?
LEGOËZBeau? Fier?
LEGOËZJANIK, baissant les yeux.
LEGOËZJe ne dis pas.
LEGOËZComment! Tu ne dis pas!
LEGOËZAlors il est vilain?
JANIKNon, dame.
LEGOËZSans courage?
JANIKOh! non.
LEGOËZMauvais marin renâclant à l'ouvrage?
JANIKJe ne crois pas.
LEGOËZEnfin, quoi! Tel que le voici.
LEGOËZIl n'a pas l'agrément de te plaire.
LEGOËZJANIK, naïvement.
LEGOËZMais si.
LEGOËZLEGOËZ, triomphant.
LEGOËZAllons donc!
LEGOËZMARIE-ANNE, à part.
LEGOËZQue fait-il?
LEGOËZLEGOËZ, à Jacquemin.
LEGOËZEt toi, la bouche close.
LEGOËZTu ne te sens pas là pour elle quelque chose?
LEGOËZElle n'a pas bon air, bon cœur, l'esprit subtil,
LEGOËZDes yeux?... Ah! mon gaillard, comment te les faut-il,
LEGOËZSi devant ces yeux-là, plus clairs que des étoiles,
LEGOËZTu n'as pas l'âme en fête et du vent dans les voiles?
MARIE-ANNEMais...
LEGOËZTaisez-vous, ma bru.
MARIE-ANNEPourtant...
LEGOËZFaites un nez
LEGOËZD'une aune, il ne m'en chaut. C'est vous que les gênez,
LEGOËZVous voyez bien.
MARIE-ANNEComment?
LEGOËZOui, vous. Et moi de même.
LEGOËZIl faut être à deux, seuls, pour se dire: je t'aime.
LEGOËZTiens! je n'ai pas encor fait mon tour sur le quai.
LEGOËZAllons!
Il se lève, et tous l'imitent.
LEGOËZMais j'ai besoin d'être un brin remorqué
LEGOËZAujourd'hui. Cidre, vin, le tout si délectable!
Prenant les bras de Marie-Anne.
LEGOËZVotre bras.
LEGOËZMARIE-ANNE, montrant la table à desservir.
LEGOËZMais...
LEGOËZIls vont débarrasser la table,
LEGOËZLaissez.
MARIE-ANNEQuoi!
LEGOËZVenez donc!
LEGOËZMARIE-ANNE, voulant aller parler à Janik.
LEGOËZJanik...,
LEGOËZLEGOËZ, entrainant dehors Marie-Anne.
LEGOËZElle a vingt ans.
LEGOËZN'empêcuez pas les fleurs de pousser au printemps.
Ils sortent tous le deux. Après le départ de Legoëz et de Marie-Anne, les amis chantent le chœur suivant, sur lequel ils sortent:
CHŒURLaissons à nos amoureux
CHŒURTout le temps d'être heureux.
CHŒURLaissons le timide amant
CHŒURSe hâter lentement.
CHŒURChacun fait à sa façon
CHŒURSon métier de garçon.
CHŒURL'un est vif et l'autre est lent.
CHŒURL'autre est souvent tout tremblant.
Pour commencer l'un s'y prend bien
CHŒURPar un fort grave entretien.
CHŒURL'autre pour tout boniment,
CHŒURMarche au but crânement.
CHŒURGare! mon bel amoureux!
CHŒURNe sois pas si peureux!
CHŒUROhé! Pousse de l'avant!
CHŒURBon courage et bon vent!
SYSTEMSCÈNE IV
JACQUEMINIls sont chacun d'un côte de la scène, parlant à part soi, tandis que Janik dessert la table et range les objects dans le buffet.
JACQUEMINJACQUEMIN, à part, en faisant machinalement du filet.
JACQUEMINElle doit me trouver stupide. Mais que faire?
JACQUEMINIl fallait tout lui dire. Or, la maman préfère
JACQUEMINQu'elle ne sache pas que nous avons menti.
JACQUEMINElle l'en instruira quand je serai parti,
JACQUEMINDit-elle. En attendant, j'ai l'air d'un Nicodème
JACQUEMINA rester là tout coi, sans lui dire: je t'aime.
JACQUEMINJANIK, à part.
JACQUEMINPour un brave à trois brins, batailleur sans quartier,
JACQUEMINMon Dieu! comme c'est donc timide, un flibustier!
JACQUEMINJe ne peux pourtant pas lui parler la première.
JACQUEMINJACQUEMIN, à part, la regardant aller et venir.
JACQUEMINQu'elle est gentille! Quels geaux yeux pleins de lumière!
JACQUEMINComme j'aurais béni le ciel à deux genoux
JACQUEMINDe trouver la pareille en revenant chez nous!
JACQUEMINMais non. Je n'étais plus attendu par personne.
JACQUEMINNi parents, ni promise, hélas!
JACQUEMINJANIK, à part.
JACQUEMINIl se raisonne:
JACQUEMINCar les vrais amoureux sont les plus hésitants.
JACQUEMINIl va se décider. Mais il y met le temps
JACQUEMINTout de même.
Toussottant.
JACQUEMINHeum! heum!
JACQUEMINJACQUEMIN, à part.
JACQUEMINMon silence est étrange,
JACQUEMINJe le vois bien. Mais quoi? Que lui dire? O cher ange,
JACQUEMINSi j'en avais le droit, combien je t'aimerais!
JACQUEMINJANIK, à part.
JACQUEMINIl faudra que ce soit moi qui fasse les frais.
JACQUEMINAh! c'est trop fort!... Enfin!...
A haute voix.
JACQUEMINVous ne bavardez guères,
JACQUEMINMon cousin.
JACQUEMINJACQUEMIN, à voix étranglée.
JACQUEMINNon.
JANIKTantôt, en racontant vos guerres,
JANIKVous n'aviez pas si peur de desserrer les dents.
JANIKJACQUEMIN, même jeu.
JANIKSans doute.
JANIKJANIK, debout sur en escabeau, près du buffet.
JANIKAidez-moi donc à mettre là-dedans.
JANIKCes plats.
Elle lui désigne deux grands plats restés sur la table près de l'âtre.
JANIKIl faut s'apprendre à faire le ménage.
JANIKJACQUEMIN, les apportant, et tout rouge.
JANIKVoilà.
JANIKJANIK, toujours perchée sur l'escabeau.
JANIKMais qu'avez-vous? Vous semblez tout en nage.
JANIKPour si peu! Ce n'est pas bien lourd, voyons, pourtant!
JANIKJACQUEMIN, se passant la main sur le front.
JANIKLe cidre, peut-être.
JANIKJANIK, toujour sur l'escabeau.
JANIKOh! On n'en a pas bu tant!
JANIKEt puis, il no doit pas donner si triste mine,
JANIKPuisqu'il ressemble, quand le soleil l'illumine,
JANIKAux cheveux d'or...
Elle saute à terre en s'appuyant sur l'épaule de Jacquemin.
JANIKJACQUEMIN, vivement.
JANIKC'est vrai, comme le vôtres, oui.
JANIKJANIK, rieuse.
JANIKTiens! voilà la raison de votre air ébloui?
JACQUEMINOui, c'est...
A part, avec douleur.
JACQUEMINAh! ne pouvoir avouer que je l'aime!
JANIKMais vous étiez tout rouge et vous voici tout blême.
JANIKPourquoi?
JACQUEMINJe na sais pas.
JACQUEMINJANIK, modestement.
JACQUEMINPeut être vous trouvez
JACQUEMINQue je vous parle avec des mots peu réservés,
JACQUEMINQue je suis curieuse et bavarde?
JACQUEMINNon, certes.
JACQUEMINJANIK, de loin.
JACQUEMINDites-moi, mon cousin, pendant les nuits désertes,
JACQUEMINLà-bas, quand vous étiez à la barre tout seul,
JACQUEMINA quoi pensiez-vous?
JACQUEMINMais... au pays..., à l'aïeul,
JACQUEMINAu vieux ciel de Bretagne..., à la maison laissée...
JANIKEt... c'est tout?
JANIKJACQUEMIN, après un silence.
JANIKOui.
JANIKJamais à votre fiancée?
JANIKJACQUEMIN, d'un air contraint.
JANIKSi, si, bien sûr.
JANIKJANIK, se rapprochant un peu.
JANIKEt vous n'entendiez pas, souvent,
JANIKLa chanson que le soir elle chantait au vent,
JANIKLui confiant son cœur avec sa ritournelle
JANIKAfin qu'il les portât jusqu'à vous sur son aile?
JANIKJACQUEMIN, de plus en plus troublé.
JANIKJanik!...
JANIKJANIK, se rapprochant encore.
JANIKEt le matin, quand le jour arrivait,
JANIKN'avez-vous jamais lu les mots qu'elle écrivait
JANIKSur les nuages blancs comme son espérance
JANIKQue s'en allaient vers vous et qui venaient de France?
JACQUEMINJanik, ne parlez pas ainsi, non, par pitié!
JANIKJe ne fais rien de mal. C'est de notre amitié
JANIKQue je parle. La chose est toute naturelle.
JANIKJACQUEMIN, se sauvant d'elle, à part.
JANIKAh! l'aimer n'était rien! Mais être aimé par elle!
JANIKPourquoi me fuyez-vous? Que dites-vous tout bas?
JANIKMon cousin!... Pierre!
Voyant qu'il s'éloigne encore davantage.
JANIKHélas! Pierre!
Se laissant tomber désespérée sur une chaise.
JANIKIl ne m'aime pas.
JACQUEMINMademoiselle... Oh! mais, pardon. Je me retire.
JACQUEMINJe crains...
JACQUEMINJANIK, le retenant d'un regard suppliant.
JACQUEMINPour m'infliger un si cruel martyre
JACQUEMINQue vous ai-je donc fait? Quoi, depuis si longtemps
JACQUEMINC'est à lui que je rêve et c'est lui que j'attends!
JACQUEMINAh! filles de marins, quel destin que le nôtre!
JACQUEMINOn nous oublie ainsi.
Douloureusement et timidement.
JACQUEMINN'est-ce pas?
JACQUEMINJACQUEMIN, résolument.
JACQUEMINPour ça non, personne autre.
JANIKVraiment?
JACQUEMINPersonne autre, Janik, je vous en fais serment.
JANIKAlors?... Alors, Janik vous déplait?
JANIKJACQUEMIN, à part.
JANIKO souffrance!
JANIKFaut-il la laisser croire à mon indifférence,
JANIKQuand je l'aime, quand là, d'un seul mot, je pourrais!...
JANIKMais je ne le dois pas.
A voix haute avec courage et tristesse.
JANIKEcoutez bien. Après
JANIKMon départ vous saurez qu'il m'était impossible
JANIKDe vous dire pourquoi j'ai l'air d'être insensible...
JANIKJANIK, joyeuse.
JANIKVous ne l'êtes donc pas?
JANIKJACQUEMIN, effrayé.
JANIKGrand Dieu! J'en ai trop dit.
JANIKJANIK, tout à fait ravie.
JANIKIl m'aime!... Vous m'aimez!
JANIKJACQUEMIN, désespéré.
JANIKAh! je suis un bandit,
JANIKUn misérable!
JANIKQuoi? que dites-vous?
JACQUEMINUn drôle!
JACQUEMINAbuser d'une erreur! Jouer l'infàme rôle
JACQUEMIND'un coquin qui se laisse aimer sous un faux nom!
JACQUEMINC'est lâche. C'est affreux. Je ne veux pas, non, non.
JACQUEMINJANIK, épouvantée.
JACQUEMINJe ne vous comprends pas. Quel accès de folie?...
JACQUEMINJACQUEMIN, d'une voix haletante.
JACQUEMINNe me condamnez pas, vous, je vous en supplie!
Car ce n'est point ma faute. Il fallait bien mentir
JACQUEMINpour le grand-père. Et puis, je devais repartir
JACQUEMINDans cinq jours. La chose enfin fut décidée
JACQUEMINSi vite, que je dus obéir sans remord....
JACQUEMINPouvait-on dire au vieux que son gas était mort?
JANIKCiel! Mort!... Mais alors, vous!... Un étranger!... Surprendre
JANIKMes aveux!
Elle se cache la tête dans ses mains.
JACQUEMINAh! je sais que je dois vous le rendre;
JACQUEMINEt vous avez bien vu tout mon cœur révolté
JACQUEMINContre ce vol, commis malgré ma volonté.
JACQUEMINOh! dites-moi que vous m'en croyez incapable,
JACQUEMINQue ce crime, dont seul le hasard est coupable,
JACQUEMINVous n'en accusez pas le pauvre Jacquemin,
JACQUEMINEt que vous consentez à lui serrer la main,
JACQUEMINCar c'est la main d'un bon garçon, digne d'estime,
Qui d'un sort malchanceux, comme vous, fut victime,
JACQUEMINMais qui vaut qu'on en garde un loyal souvenir
JACQUEMINQuand il sera parti pour ne plus revenir.
JACQUEMINJANIK, prenant la main qu'il lui a tendue.
JACQUEMINJe ne vous en veux pas, non.
Accablée.
JACQUEMINMais je vous en prie,
JACQUEMINLaissez-moi seule. J'ai l'âme toute meurtire.
Elle tombe assise en pleurant.
JACQUEMINDu calme! S'il allait rentrer à la maison,
JACQUEMINL'ancien comprendrait tout.
JACQUEMINJANIK, se ressaisissant un peu.
JACQUEMINOui, vous avez raison.
JACQUEMINAllez le retrouver, vous. Bercez sa chimère,
JACQUEMINIl le faut... Ne laissez rien voir... Priez ma mère
JACQUEMINDe venir près de moi, si c'est possible, un peu.
JACQUEMINDites-le lui tout bas, n'est-ce pas.
Eclatant en sanglot.
JACQUEMINAh! mon Dieu!
JACQUEMINJACQUEMIN, voulant s'approcher pour la consoler.
JACQUEMINMais...
JANIKAllez. Je serai plus forte tout à l'heure.
Elle se rejette contre la table, la face dans ses mains.
JANIKJACQUEMIN, du seuil, la contemplant.
JANIKHeureux les morts qui sont aimés, car on les pleure!
Il sort désespéré, tandis qu'ell reste immobile, à sangloter toute seule.
SYSTEMSCÈNE V
JANIKJANIK, seule, se redressant brusquement.
JANIKVoyons, ce que j'éprouve est mal. C'est insensé.
JANIKC'est criminel. Mon Pierre est mort, mon fiancé;
JANIKEt ce n'est pas sa mort qui fait couler mes larmes.
JANIKNon, toutes mes rancœurs et toutes mes alarmes
JANIKSont pour l'autre. On plutôt (je suis folle, vraiment!)
JANIKCet autre, un étranger, il me semble qu'il ment
JANIKQuand il dit que ce n'est pas Pierre qu'il se nomme.
JANIKJe le voyais pareil à lui, le fier jeune homme
JANIKQue j'ai fidèlement si longtemps attendu.
JANIKComment croire, l'ayant trouvé, qu'il est perdu?
JANIKEn vain je fais effort à distinguer moi-même
JANIKL'un de l'autre. Il n'est qu'un, lui que j'aime et qui m'aime.
JANIKTel je l'avais rêvé, tel il est revenu.
JANIKIl n'est pas mort. Il vit! Car je l'ai reconnu.
JANIKAh! je n'ai pourtant pas une âme de parjure.
JANIKSainte Vierge, à mes vœux je ne fais pas injure,
JANIKEt je tiens bravement tout ce que promets,
JANIKPuisqu'en l'aimant ainsi, c'est Pierre que j'aimais.
SYSTEMSCÈNE VI
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, entrant vite.
MARIE-ANNEJanik!
MARIE-ANNEJANIK, se jetant dans les pras de sa mère.
MARIE-ANNEMa mère!
MARIE-ANNEIl t'a tout dit, je le devine.
JANIKOui, tout.
MARIE-ANNECe pauvre Pierre! Hélas! la main divine
MARIE-ANNEAura jusqu'à la fin été dure pour nous.
MARIE-ANNEMais, comme dit grand-père, il faut à deux genoux,
MARIE-ANNESans se plaindre, accepter tous les maux qu'elle envoie.
MARIE-ANNEBien heureux qu'on nous laisse encore cette joie
MARIE-ANNED'épargner au vieillard le coup dont il mourrait!
MARIE-ANNEJANIK, tristement.
MARIE-ANNEPourquoi ne m'as-tu pas contié ce secret
MARIE-ANNETout de suite? Pourquoi m'avoir aussi trompée?
MARIE-ANNEJe craignais que du coup tu ne fusses frappée
MARIE-ANNEToi-même. Tout cela s'est fait si brusquement!
MARIE-ANNETon bonheur fut si vif dans le premier moment!
MARIE-ANNETe confier la chose alors, c'était te rendre
MARIE-ANNESi triste! Et le grand-père ainsi pouvait l'apprendre.
JANIKTu crus bien faire, hélas! Et tu fis mal, ma mère.
JANIKAprès tant de bonheur ma peine est plus amère.
éclatant
JANIKAh! c'est ta faute,
JANIKMa mère! Que veux-tu? J'ai cru que c'était lui,
JANIKEt je l'aime à présent.
MARIE-ANNEQui? Jacquemin?
JANIKMais oui.
JANIKJe n'ai fait qu'obéir à mon serment tenu.
MARIE-ANNEPardonne-moi, Janik. J'ai manqué de prudence,
MARIE-ANNEC'est vrai.
Se détachant d'elle, et à part.
MARIE-ANNEMais, après tout, qui sait? La Providence
MARIE-ANNEA de secrets dètours et ne fait rien en vain.
MARIE-ANNEQui sait si ce n'est point par un ordre divin?...
Revenant à Janik.
MARIE-ANNEIl t'aime, n'est-ce pas?
JANIKJ'en ai la certitude.
JANIKIl ne me l'a pas dit: mais tout, son attitude,
JANIKSa peur, sa voix tremblante et son regard troublé,
JANIKEt jusqu'à son silence enfin, tout m'a parlé.
JANIKIl m'aime d'un amour profond, sincère et tendre;
JANIKEt plus il s'est gardé de la laisser entendre,
JANIKPlus je l'aime. Si tu savais comme il est grand,
JANIKGénéreux, bon, loyal, brave, et comme il comprend
JANIKTout ce que nous faisons pour le pauvre grand-père,
JANIKEt comme il l'aimerait!... Mais qu'est-ce que j'espère?
JANIKJe suis folle.
MARIE-ANNENon pas.
JANIKQuoi? Que dis-tu?
MARIE-ANNEMa Janik, ton bonheur evant tout, il le faut.
MARIE-ANNESi je l'accepte ainsi, que Dieu me le pardonne!
MARIE-ANNEMais il semble que c'est sa main qui te le donne.
MARIE-ANNEIl nous le doit, vois-tu, pour payer tant de morts.
MARIE-ANNEVa, ma fille, tu peux la cueillir sans remords,
MARIE-ANNELa fleur d'espoir par Dieu lui-même ensemencée.
MARIE-ANNEAvec l'homme que veut ton cœur, sois fiancée.
MARIE-ANNEJANIK, ravie.
MARIE-ANNEOh! mère!... Mais comment?...
MARIE-ANNEBon, n'aie aucun émoi.
MARIE-ANNEJ'arrangerai.
SYSTEMSCÈNE VII
MARIE-ANNELes Même, PIERRE
MARIE-ANNEPIERRE, en costume de chercheur d'or, culotte et guétres du cuir, grand sombrero à la main.
MARIE-ANNEBonjour, la famille! C'est moi.
MARIE-ANNEGrand Dieu!
MARIE-ANNEJANIK, épouvantée
MARIE-ANNEQui, lui?
PIERREMoi, donc.
PIERREJANIK, à sa mère.
PIERREQu'est-ce que veut cet homme.
PIERREMa mère?
PIERREPIERRE, s'avançant vers Janik.
PIERREN'est-ce pas Janik, vous, qu'on vous nomme?
JANIKOui, mais...
PIERREEh bien! pourquoi ces airs épouvantés
PIERREJe suis suis votre cousin, Pierre.
JANIKOh! non. Vous mentéz.
PIERREAh! Par exemple, si je mens, que Dieu me damne!
PIERRERegardez-moi, voyons, ma tante Marie-Anne.
JANIKO ma mère, dis-moi que c'est un étranger,
JANIKJe t'en prie.
PIERREEn quinze ans d'absence on peut changer.
PIERRED'ailleurs, quand je partis, Janik était gamine.
PIERREMais vous, ma tante, vous!
MARIE-ANNEOui, plus je l'examine...
PIERREVous me reconnaissez! Quelle est donc la raison
PIERREDe m'accueillir comme un intrus dans ma maison?
MARIE-ANNEPardon! Je vous dirai la chose tout à l'heure.
JANIKMais c'est donc vrai!
Elle pleure.
JANIKMon Dieu! qu'ai-je fait?
PIERREElle pleure!
PIERREComment! Quand je reviens enfin, riche et joyeux,
PIERREAvec de l'or pour vous et pour le pauvre vieux.
PIERREOù donc est-il, mon brave ancien, que je l'embrasse?
PIERRECelui-là n'est pas homme à renier sa race;
PIERREEt s'il pleure, lui qui m'aimait si tendrement,
PIERRECe sera dans mes bras et de ravissement.
PIERREJANIK, à part.
PIERREHélas! Combien je suis envers lui criminelle!
MARIE-ANNEÉcoutez, Pierre. Par la justice éternelle
MARIE-ANNEJe vous jure que si nos cœurs semblent navrés...
MARIE-ANNEMais quand vous saurez tout, vous nous pardonnerez.
La hasard a tout fait. Le crime n'est point nôtre.
PIERREQuel crime?
MARIE-ANNEVoici.
MARIE-ANNEJANIK, qui s'était reculée jusqu'à la fenêtre.
MARIE-ANNECiel! le grand-père!
Se cachant la face dans le mains.
MARIE-ANNEAvec l'autre!
MARIE-ANNEPIERRE, se dirigeant vers la porte.
MARIE-ANNEGrand-père...
MARIE-ANNEMARIE-ANNE, le retenant.
MARIE-ANNETaisez-vous, que je lui parle avant.
MARIE-ANNEPar pitié!
SYSTEMSCÈNE VIII
MARIE-ANNELes Mêmes, LEGOËZ, puis JACQUEMIN
MARIE-ANNELEGOËZ, dès le seuil.
MARIE-ANNETiens, quel est cet homme?
MARIE-ANNEJACQUEMIN, entré derrière lui, apercevant Pierre.
MARIE-ANNEToi, vivant!
Courant pour se jeter dans les bras de Pierre.
MARIE-ANNEAh! que je suis content de te revoir, mon brave!
MARIE-ANNEPIERRE, l'arrêtant du geste.
MARIE-ANNEPardon! D'un peu plus loin.
JACQUEMINQu'as-tu donc? Cet air grave?
Il lui tend la main que Pierre ne prend pas.
PIERREJe devine.
JACQUEMINComment! Me refuser la main!
PIERREJe ne la serre pas aux traîtres, Jacquemin.
PIERRELEGOËZ, qui a écouté jusque-là sans comprendre.
PIERREJacquemin! Que dit-il?
MARRIE ANNEMon Dieu!
JACQUEMINMais...
PIERREC'est infâme.
PIERREJe comprends. Il a dû vous dire...
JACQUEMINSur mon âme,
JACQUEMINJe te fais serment, Pierre...
LEGOËZAh! ça, vous êtes fous!
Montrant Jacquemin.
LEGOËZLui, Pierre! De qui donc se moque-t-on?
LEGOËZPIERRE, terrible.
LEGOËZDe vous.
LEGOËZOui, grand-père, de vous qu'a trompé cette engeance.
LEGOËZMais voici votre gas pour en tirer vengeance.
LEGOËZVous?
PIERREOui.
PIERRELEGOËZ, se ruant vers Jacquemin et lui montrant Pierre.
PIERREC'est lui mon gas?
JACQUEMINOui, c'est lui.
LEGOËZMais alors.
LEGOËZToi! Toi!
LEGOËZJANIK, suppliante.
LEGOËZGrand-père!
MARIE-ANNEOn va tout vous dire.
MARIE-ANNELEGOËZ, à Jacquemin, d'une voix terrible.
MARIE-ANNEDehors!
MARIE-ANNEVa-t'en!
JACQUEMINEcoutez-moi.
LEGOËZVa-t'en sans plus attendre,
LEGOËZMisérable!
JACQUEMINEntendez...
LEGOËZJe ne veux rien endendre.
PIERREM'avoir volé mon nom!
LEGOËZMon cœur!...
PIERREC'est un bandit.
PIERREJACQUEMIN, se révoltant.
PIERREAh! cependant...
LEGOËZVa-t'en, te dis-je, et sois maudit!
LEGOËZMARIE-ANNE, courant à Legoëz.
LEGOËZSouffrez pourtant que moi...
LEGOËZNon! Sa fourbe est trop claire.
LEGOËZMARIE-ANNE, à Jacquemin, bas.
LEGOËZPartez! Nous calmerons ensuite sa colère.
JACQUEMINM'en aller comme un gueux jeté sur le chemin!
JACQUEMINOh! non, non!
JACQUEMINJANIK, allant à lui et sans être entendue des autres.
JACQUEMINVa, c'est toi que j'aime, Jacquemin.
JACQUEMINJANIK ET MARIE-ANNE, à Jacquemin.
JACQUEMINObéis! c'est Janik qui le réclame.
JACQUEMINPense donc à ce qu'elle t'a dit.
JACQUEMINCertes, tu n'es pas un bandit.
JACQUEMINA toi seul, pauvre maudit,
JACQUEMINEst son âme.
JACQUEMINJe ferai ce que sa voix réclame
JACQUEMINPuisque après teut je suis innocent,
JACQUEMINQu'importe de partir à présent,
JACQUEMINDe fuir, chassé, maudit!
JACQUEMINJ'ai son âme.
PIERRESe jouer d'un vieillard! Abuser son âme!
PIERREMentir comme un traître, un pirate, un bandit!
PIERREVa, sors, sois maudit!
PIERRESors, infâme!
SYSTEMACTE TROISIÈME
SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE
MARIE-ANNEAu lever du rideau, Legoëz, Janik et Marie-Anne sont dans la même attitude qu'au début du premier acte. Pierre se promène de long en large.
MARIE-ANNELEGOËZ, regardant la mer, puis les gens.
MARIE-ANNEUn fameux temps! La mer au large est un peu grise;
MARIE-ANNEMais c'est bon pour la pêche, avec deux doigts de brise.
Voyant qu'on se tait, à part.
MARIE-ANNEAllons, j'ai beau parler, personne ne répond.
MARIE-ANNECargaison de muets! Motus dans l'entrepont.
A haute voix.
MARIE-ANNEAh! çà, vous avez donc bien peur d'user vos langues,
MARIE-ANNEVous autres?
A Pierre.
MARIE-ANNEToi, tu vas, là, tu roules, tu tangues!
MARIE-ANNEEh! bon Dieu! file-moi du câble à ton bossoir,
Et jette l'ancre, c'est-à-dire viens t'asseoir.
A Janik, qui s'absorbe dans son travail de dentelière.
MARIE-ANNEEt toi, fillette, tu te crèves les prunelles
MARIE-ANNESur ton travail. Au moins, chante des ritournelles,
MARIE-ANNEComme autrefois.
JANIKJe n'ai plus le cœur aux chansons.
LEGOËZMais enfin, tous, à quoi pensez-vous?
LEGOËZJANIK, timidement.
LEGOËZNous pensons...
MARIE-ANNEAu pauvre diable.
LEGOËZEncor! C'est donc une gageure!
LEGOËZVouloir que ce forban, ce gueux...
JANIKPuisqu'on te jure
JANIKQu'il était innocent.
LEGOËZInnocent! C'est trop fort.
MARIE-ANNEJ'ai raconté la chose à Pierre, et sans effort
MARIE-ANNEIl a compris.
PIERREC'est vrai. La seule destinée
PIERREFut coupable.
PIERREJANIK, à son grand-père.
PIERRETu vois!
PIERRELEGOËZ, se levant.
PIERRETu n'es qu'une obstinée.
A Marie-Anne qui fait un geste.
PIERREVous aussi. Quant à Pierre, il est trop bon, vraiment.
Coupant la parole à tous qui veulent insister.
PIERRENon, laissez-moi tranquille avec ce garnement.
PIERREJe l'ai chassé, maudit. Il a ce qu'il mérite.
PIERRETant plus on le défend, tant plus cela m'irrite.
PIERREEt si vous ne pouvez parler que de cela,
PIERREEh bien! vous faites mieux de vous taire, voilà!
A son tour il se met à marcher en long et en large, au milieu du silence général; puis, s'arrêtant soudain.
PIERREBon! maintenant, c'est moi la barque démarrée
PIERREQui va de long en large au gré de la marée!
PIERREEt je viens! Et je vire!... Ah! c'est trop bête, aussi!
PIERREPeste soit du coquin qui nous met en souci
PIERREQuand nous devrions tous avoir le cœur en fête!
PIERREQuoi! L'absent nous arrive, avec fortune faite,
PIERREComme dans ta chanson, hein! Janik, tu m'entends!
PIERRENous n'aurions plus qu'à rire et prendre du bon temps;
PIERRELui, boire à ses amours, et nous, à sa vaillance;
PIERREEt nous nous regardons en vrais chiens de faïence.
PIERREDire que c'est sa faute, à ce voleur de nom!
PIERREEt l'on veut qu'à présent je lui pardonne!... Oh! non!
PIERREEt l'espérer, c'est la démence des démences.
PIERRECar je prétends...
JANIKTu vois, c'est toi qui recommences.
LEGOËZEh bien! J'ai tort. Parlons d'autre chose, en effet.
LEGOËZTiens, redis nous plutôt, toi, comment il se fait
LEGOËZQue tu cherchas fortune aux mines du Mexique,
LEGOËZEt que, parti marin, tu nous reviens... cacique?
PIERREJe vognais sur un bout d'aviron, quand passa
PIERRECe navire anglais.
LEGOËZHon! Je n'aime pas bien ça,
LEGOËZAnglais!
PIERREIl m'a sauvé la vie.
LEGOËZOui, je l'accorde.
LEGOËZN'importe! Ces Anglais, gens de sac et de corde.
PIERREEnfin, Anglais ou non, ils m'avaient repêché.
PIERREC'étaient des chercheurs d'or. Avec eux j'ai cherché.
PIERREUne vie à nom gré, vaillante, aventureuse,
PIERRELibre surtout. Je n'en sais pas de plus heureuse.
PIERREUn pays! Du nouveau partout, à chaque pas!
PIERREEt des rochers! Un sol...
LEGOËZIl ne me plairait pas.
LEGOËZDes rochers! Des rochers! Se peut-il qu'on préfère
LEGOËZDes rochers
Montrant la mer.
LEGOËZà ça?
PIERREMais...
LEGOËZL'eau, voilà mon affaire.
LEGOËZEt tes montagnes, peuh!
PIERREAvec des mines d'or.
MARIE-ANNEC'est là que vous avez découvert le trésor?
PIERREOh! découvert! Après quatre ans de dure peine.
LEGOËZMais aussi,
LEGOËZLes gagner en fouillant sous la terre, merci!
LEGOËZSale métier!
PIERREJe ne dis pas; mais quand vous verrez cette terre,
PIERRESon beau ciel, la prairie immense et solitaire,
PIERREEt les vierges forêts qui descendent des monts,
PIERREEt l'air libre qu'on y respire à pleins poumons,
PIERREEt l'espace sans borne ouvert devant la marche,
PIERREQuand vous y régnerez comme un roi patriarche,
PIERREPeut-être cependant trouverez-vous aussi
PIERREQu'on y peut vivre à l'aise, et même mieux qu'ici.
LEGOËZMieux qu'ici!... Tu l'entends, Janik?
JANIKJ'entends, grand-père.
JANIKLEGOËZ, à Pierre.
JANIKEt tu veux nous mener là bas?
PIERREMais, je l'espère.
LEGOËZDiable! A cet espoir-là je n'avais point songé.
LEGOËZTon diantre de coin,
LEGOËZEst-ce que c'est tout près de la mer?
PIERREnon.
LEGOËZBien loin?
PIERREVingt jours.
LEGOËZOh! oh! Plus loin qu'aucun bourg de Bretagne.
LEGOËZAlors, même du plus fin haut de la montagne,
LEGOËZOn ne la voit pas?
PIERREQui?
LEGOËZLa mer.
PIERRENon.
LEGOËZTriste endroit!
LEGOËZHein, Janik?
JANIKCerte.
LEGOËZEt quand il vente du noroit,
LEGOËZEt que le plein du flot vient des côtes anglaises,
LEGOËZOn ne l'entend jamais saborder les falaises?
PIERREMais non.
LEGOËZEt quand, avec ses pavillons flottants,
LEGOËZRentre au port un bateau parti depuis longtemps,
LEGOËZOn ne va pas au quai tont en joyeux tapage
LEGOËZVoir si l'on reconnaît son gas dans l'équipage?
PIERRENon, bien sûr.
PIERREJANIK, regardant le ciel et comme se parlant à elle-même.
PIERREEt le soir, quand le soleil descend,
PIERREOù donc te mires-tu, beau nuage, en passat,
PIERREGoëland fatigué qui sur l'onde sommeilles,
PIERREBerçant ton ventre d'or et tes ailes vermeilles?
PIERREPIERRE, un peu ironique.
PIERREMais, cousine, pour vos beaux nuages errants,
PIERREPermettez, nous avons de grands fleuves, si grands
PIERREQu'on ne distingue rien de l'une à l'autre rive.
LEGOËZLes fleuves! Oui, je sais. Ça coule à la dérive.
LEGOËZSans doute, c'est de l'eau; de l'eau qui marche; mais
LEGOËZElle s'en va tonjours et ne revient jamais.
LEGOËZCe n'est pas comme ici. La marée est fidèle.
LEGOËZElle a beau s'en aller au diable, on est sûr d'elle.
LEGOËZAu revoir! Au revoir! dit-elle en se sauvant.
LEGOËZCar elle parle. Car c'est quelqu'un de vivant.
LEGOËZEt tout ce qu'elle crie, et tout ce qu'elle chante,
LEGOËZLa mer, selon qu'elle est d'humeur douce ou méchante!
LEGOËZEt tous le souvenirs des amis d'autrefois,
LEGOËZDont la voix de ses flots a l'air d'être la voix!
LEGOËZEt les beaux jours vécus sur elle à pleines voiles!
LEGOËZEt les nuits où l'on croit cingler vers les étoiles!
LEGOËZAh! mon Pierre, mon gas, tout ça, ce n'est donc rien?
LEGOËZMaudit soit le pays qui t'a rendu terrien!
LEGOËZIl peut être plein d'or; je n'en ai pas envie.
LEGOËZCertes, je n'irai pas y terminer ma vie.
LEGOËZTu veux nous rendre heureux et je t'en remercie.
LEGOËZPardon, si je te fais de la peine.
LEGOËZMais ne plus voir la mer, je ne peux pas.
LEGOËZPour moi, tout vent qui vient de terre est mauvais vent
LEGOËZUn vrai marin, ça meurt sur la mer,
Montrant la fenêtre.
LEGOËZou devant.
Voyant Pierre attristé et lui parlant d'un air attendri.
LEGOËZTu veux nous rendre heureux; et je t'en remercie.
LEGOËZSeulement... Enfin, quoi! La chose est éclaircie.
LEGOËZPardon si je t'ai fait de la peine, mon gas;
LEGOËZMais ne plus voir la mer... jamais, je ne peux pas.
PIERRENous en reparlerons.
LEGOËZSoit! Mais j'ai mon idée.
LEGOËZCaboche de Breton, caboche décidée!
LEGOËZAh! quel malheur, que tu ne sois plus bon marin!
LEGOËZNon, regarde! Janik en a l'air tout chagrin.
LEGOËZEh! dame, que veux-tu? C'est qu'elle me ressemble.
LEGOËZRenier la mer!
Prenant Pierre par le bras.
LEGOËZTiens! Allons la voir ensemble.
PIERREAllons!
PIERRELEGOËZ, à Janik.
PIERREIl faudra bien qu'il cède. Ne crains rien.
PIERREJanik ne sera pas la femme d'un terrien.
Sortent Legoëz et Pierre.
SYSTEMSCÈNE II
MARIE-ANNEJanik, pourquoi n'as-tu rien dit au cousin Pierre?
MARIE-ANNEJANIK, soupirant.
MARIE-ANNEAh! pourquoi?
MARIE-ANNECependant, il a joint sa prière,
MARIE-ANNEA la nôtre en faveur du pauvre Jacquemin.
JANIKOui, sans doute. J'ai tort, j'en suis persuadée.
JANIKMais quoi! Je ne peux pas me faire à cette idèe:
JANIKAimer l'autre et paraître aimable à celui-ci.
MARIE-ANNEC'est ton cousin. Il est loyal et brave aussi.
JANIKJ'en conviens.
MARIE-ANNECe n'est pas horreur qu'il doit te faire;
MARIE-ANNEC'est pitié.
JANIKSoit! Mais c'est l'autre que je préfère.
MARIE-ANNESonge qu'étant rivaux ils vont être ennemis.
JANIKRivaux! Comment cela? Moi, je n'ai rien promis
JANIKQu'à Jacquemin. Lui seul il a ma foi jurée.
JANIKLui seul...
MARIE-ANNEPierre a des droits.
JANIKO ma mère adorée,
JANIKNe parle pas ainsi!
JANIKC'est Dieu lui-même qui voulut me donner Jacquemin;
JANIKTu le croyais hier, ô ma mère chérie,
JANIKCrois-le comme hier, je t'en supplie.
En l'embrassant.
MARIE-ANNEHélas! C'est ton désir; mais grand-père a le sien.
SYSTEMSCÈNE III
MARIE-ANNELes Mêmes, JACQUEMIN
MARIE-ANNEJACQUEMIN, paraissant à la porte.
MARIE-ANNEExcusez.
MARIE-ANNEVous!
MARIE-ANNEJACQUEMIN, à la fois très humble et très fier.
MARIE-ANNEC'est moi... J'ai vu sortir l'ancien
MARIE-ANNEAvec le gas. Alors... J'étais dans la ruelle,
MARIE-ANNEA guetter. Ils ne m'ont pas vu... Quelle cruelle
MARIE-ANNEEt dure chose, allez, pour un brave garçon,
MARIE-ANNEDe sentir des amis croire à sa trahison
MARIE-ANNEEt de ne pas pouvoir leur crier: C'est injuste!
MARIE-ANNEAh! j'ai connu des jours mauvais dans la flibuste;
MARIE-ANNEMais pas de plus mauvais, vrai Dieu! que celui-ci.
MARIE-ANNEEt c'est pourquoi j'ai pris le droit d'entrer ici,
MARIE-ANNEPour vous demander... Mais, pardonnez-moi si j'ose
MARIE-ANNEExiger ainsi...
Avec décision.
MARIE-ANNEBref, leur a-t-on dit la chose?
MARIE-ANNEA Pierre, oui.
JACQUEMINMais l'ancien?
JANIKIl n'entend pas raisons.
JANIKJACQUEMIN, très ferme.
JANIKJe reux qu'on l'en instruise aussi.
JANIKJANIK, avec un nuance de reproche.
JANIKNous y faisons
JANIKTous nos efforts. D'ailleurs, plus tôt, plus tard, qu'importe?
JANIKMa parole d'hier, au seuil de cette porte,
JANIKDoit vous donner le cœur d'attendre, Jacquemin.
JANIKJACQUEMIN, avec effort.
JANIKC'est que, je dois vous dire aussi... Je pars demain.
JANIKVous parte! Et pourquoi?
JACQUEMINParce que... Dame, en somme,
JACQUEMINParce que, simplement, je suis un honnête homme.
JANIKComment, après l'aveu...?
JACQUEMINCet aveu, justement,
JACQUEMINJ'ai réfléchi. Merci de ce bon movement!
JACQUEMINOn m'accusait à faux, et d'un crime effroyable;
JACQUEMINBrave, vous avez eu pitié du pauvre diable;
JACQUEMINAlors vous avez dit, pour calmer ma douleur...
JACQUEMINMais si j'en abusais, je serais un voleur.
MARIE-ANNEVous êtes un vaillant garçon.
JANIKMais, voyons, mère,
JANIKIl se trompe, il se forge une horrible chimère,
JANIKTu le sais bien. Ce n'est pas vrai. Toi, parle-lui,
JANIKCe qu'hier je pensais, je le pense aujourd'hui.
JANIKJACQUEMIN, suppliant.
JANIKJanik!
JANIKJANIK, toujours à sa mère.
JANIKIl n'ose pas me croire; mais toi-même
JANIKDis-lui donc qu'il le doit, et que tu veux qu'il m'aime.
Voulant courir à lui.
JANIKJacquemin!
JANIKMARIE-ANNE, s'interposant.
JANIKJacquemin, vous avez entendu.
JACQUEMINOh! pardon! J'ai mal fait de venir. J'aurais dû
JACQUEMINM'embarquer, fuir ainsi qu'un passant qu'on oublie.
JACQUEMINCar cet amour, Janik, c'est crime et c'est folie.
JACQUEMINEcoutez-moi. J'ai peur de vous peiner vraiment.
JACQUEMINJe voudrais m'expliquer et je ne sais comment.
JACQUEMINOui, je vous aime, et du plus profond de mon âme;
JACQUEMINMais quoi! Rien que de vous l'avouer, c'est infâme,
JACQUEMINPuisque Pierre est vivant, lui, votre fiancé,
JACQUEMINMon ami.
JACQUEMINTenez, je vous fais juge.
JACQUEMINQue votre loyauté, Janik, soit mon refuge.
JACQUEMINDites, dites vous-même...
JACQUEMINJANIK, éperdue.
JACQUEMINOh! non, non, par pitié.
JACQUEMINDites que je ne peux trahir cette amitié,
JACQUEMINQue vous m'estimez trop pour m'en croire capable,
JACQUEMINEt que si je cédais à notre amour coupable,
JACQUEMINVous me jugeriez lâche et ne m'aimeriez plus.
JACQUEMINJANIK, à sa mère.
JACQUEMINMais cet amour, c'est toi preque que le voulus,
JACQUEMINMa mêre; devant toi voici qu'on le réprouve,
JACQUEMINEt tu ne réponds rien!
MARIE-ANNEQue répondre? Je trouve
MARIE-ANNEQu'il a raison.
JANIKHélas! Mais je l'aime, pourant.
JANIKJACQUEMIN, essayant d'être calme.
JANIKO Janik, j'ai besoin de courage en partant,
JANIKEt pour que je sois fort, vous-même soyez forte.
JANIKQue ce soit un vaillant souvenir que j'emporte!
JANIKQui sait! Peut-être un jour nous pourrons nous revoir
JANIKFiers d'avoir bravement rempli notre devoir
JANIKEn lui sacrifiant un espoir éphémère;
JANIKCar vous serez heureuse alors, et...
JANIKJANIK, éclatant en sanglots dans les bras de sa mère.
JANIKHo! ma mère!
JANIKJACQUEMIN, la voix déjà pleine de larmes.
JANIKJanik, ne pleurez pas ainsi.
JANIKJANIK, redoublant.
JANIKMon Dieu! mon Dieu!
JACQUEMINMa Janik!
Crevant en sanglots à son tour.
JACQUEMINMais moi-même!
S'essuyant brutalement les yeux.
JACQUEMINOh! non!
Se sauvant comme un fou.
JACQUEMINAdieu! Adieu!
SYSTEMSCÈNE IV
JACQUEMINLes Mêmes, PIERRE
JACQUEMINAu moment où Jacquemin va sortir, Pierre arrive et lui barre la porte.
PIERREEh bien! Jacquemin!
JANIKLui!
PIERREQuoi donc? Où vas-tu, frère?
PIERREJACQUEMIN, affolé.
PIERREJe m'en vais, je m'en vais, tu vois.
PIERREReste, au contraire.
PIERREReste, je te cherchais.
JACQUEMINTu me cherchais! Pourquoi?
PIERREPour te dire: j'ai tort, car j'ai doutè de toi.
PIERREMais grand-père à présent connaît toute l'histoire,
PIERREEt combien ton mensonge, ami, fut méritoire;
PIERREEt tu seras traité par nous tous désormais
PIERREComme mon frère.
JACQUEMINMoi, ton frère! Oh! plus jamais!
PIERREQuoi! Tu refuses?
PIERREJACQUEMIN, sombre.
PIERREOui.
PIERREPIERRE, voyant tout le monde atterré.
PIERREMais, qu'avez vous, ma tante?
PIERREEt vous? Pourquoi Janik est-elle sanglotante?
PIERREPourquoi vous laisez-vous? Pourquoi cet air navré?
Un grand silence.
JANIKEh bien! puisqu'il le faut, c'est moi qui parlerai.
Je ne veux point garder un secret qui m'opprime.
JANIKC'est à vous le cacher qu'il deviendrait un crime.
JANIKMais nous ne sommes pas coupables, non, vraiment.
JANIKCar nous n'avons pas cru mal faire en nous aimant.
PIERREVous vous aimez!
JACQUEMINGrand Dieu!
JACQUEMINMARIE-ANNE, à Janik.
JACQUEMINQu'as-tu-dit? Quelle faute!
PIERRELaissez! Elle a raison de parler à voix haute.
Entre gens comme nous, tout dire est un devoir;
PIERREEt cet amour, j'avais le droit de le savoir.
JANIKMais j'ai le droit aussi de vous faire connaître
JANIKComment à cet amour s'est donné tout mon être,
JANIKEt sans que votre cœur en puisse être offensé.
JANIKQuand je le vis, ce fut pour moi le fiancé,
JANIKL'absent, tel que l'avait rêvé ma longue attente;
JANIKEt plus je l'aimai, plus je vous étais constante.
PIERRESoit! Mais lui, lui! Souffrir qu'on l'aime sous mon nom!
PIERRECela, je ne peux pas le lui pardonner, non!
PIERRENe le défendez plus. Sa honte s'en accroît.
PIERREAh! c'est de vous aimer qu'il n'avait pas le droit.
PIERREEt de cela surtout, Jacquemin, je t'accuse.
PIERRELe voilà, le vrai crime, et qui n'a pas d'excuse,
PIERREEt que rien n'absout, rien, pas même ton remord.
PIERREQuoi! Ton ami, ton vieil ami, tu le crois mort;
PIERREEt tu viens, et tu vois sa promise, et tu l'aimes,
PIERRESans respect pour celui que roulent lese flots blêmes,
PIERREPauvre être à l'abandon souffleté par le vent!
PIERREQuoi! Tu ne t'es pas dit, même: «Et s'il est vivant!
PIERRES'il rentre en sa maison, s'il voit la table mise,
PIERRES'il exige sa part!... s'il aime sa promise!»
JACQUEMINMais...
PIERREEnfin, quoi! Si nous sommes deux à l'aimer!
JACQUEMINTu l'aimes?... Pardon!
JACQUEMINJANIK, à sa mère.
JACQUEMINDieu! Que va-t-il réclamer?
JACQUEMINMARIE-ANNE, la consolant.
JACQUEMINMa Janik!
PIERREQue je l'aime ou non, c'est mon affaire.
PIERREQu'importe, au reste? Car c'est toi qu'elle préfère.
PIERREMais si j'en dois souffrir, n'en prenez pas d'émoi.
PIERRELe deuil de mon bonheur ne regarde que moi.
PIERRELa seule chose ici que je dise et maintienne,
PIERREC'est qu'à mon amitié tu fis faillir la tienne,
PIERREC'est que, les souvenirs dont nous éetions liés,
PIERRETon mauvais cœur les a làchement oubliés.
PIERREJacquemin, Jacquemin, je t'ai connu si brave!
PIERREEt tu t'es conduit là comme un pilleur d'épave,
PIERREet non pas même encor, mais comme un aigrefin,
PIERREComme un voleur, comme un...
PIERREJACQUEMIN, éclatant.
PIERREAh! c'est trop, à la fin.
PIERREJ'étouffe. Je ne peux subir un tel outrage.
PIERREJe n'ai pas mérité... Là, devant elle!... O rage!
PIERRETiens, sortons! Battons-nous plutôt! Egorgeons-nous!
PIERRESoit!
MARIE-ANNE, se jetant entre eux.
PIERREPierre!
PIERREJANIK, même jeu.
PIERREJacquemin, je t'en prie à genoux.
PIERREMARIE-ANNE, à Pierre.
PIERREJe vais vous dire...
PIERREJANIK, même jeu.
PIERREMoi, Pierre, voici la chose...
JACQUEMINA quoi bon lui parler, vous deux, puisqu'il suppose
JACQUEMINQue je suis lâche et traître, oui, moi, son Jacquemin.
JACQUEMINMoi qui jadis deux fois l'ai sauvé de ma main,
JACQUEMINMoi, qui lui dois aussi la vie à trois reprises!
Et c'est moi cependant qu'à ce point tu méprises,
JACQUEMINDe croire que j'ai pu trahir notre amitié!
JACQUEMINAh! tu ne m'a pas vu, je t'aurais fait pitié,
JACQUEMINQuand j'ai compris soudain que naissait dans mon âme
JACQUEMINCet amour, quand j'ai dit à Janik: C'est infâme!
JACQUEMINQuand je l'ai de mon cœur arraché sans merci.
JACQUEMINOui, dans l'instant, mon Pierre, où tu rentrais ici,
JACQUEMINPar un suprême effort à te rester fidèle,
JACQUEMINBravement, pour jamais, je m'enfuyais loin d'elle;
JACQUEMINEt tu n'as pas le droit de m'insulter autant,
JACQUEMINCar je suis aimé, j'aime, et je m'en vais pourtant.
SYSTEMSCÈNE V
JACQUEMINLes Mêmes, LEGOËZ
JACQUEMINLEGOËZ, du seuil, sans voir encore Jacquemin.
JACQUEMINEnfin, te voilà donc. Je te trouve, mon Pierre.
JACQUEMINTu me laisses là-bas, le dos contre la pierre,
JACQUEMINAu soleil, sous couleur de faire les cent pas,
JACQUEMINEt tu cours...
Apercevant Jacquemin.
JACQUEMINAh! pardon. Je ne vous voyais pas.
JACQUEMINVous êtes donc rentré chez nous, vous, mauvais drôle?...
JACQUEMINC'est-à-dire, non, non. Pierre m'a dit quel rôle
JACQUEMINLe hasard a joué dans tout ce branle-bas,
JACQUEMINEt que du reste... Bref, je ne vous en veux pas.
JACQUEMINJACQUEMIN, lui prenant la main.
JACQUEMINOh! merci.
JACQUEMINLEGOËZ, lui offrant l'autre main.
JACQUEMINVous pouvez, pardieu, prendre la paire.
Réfléchissant brusquement.
JACQUEMINQuoique, après tout, me dire ainsi bonjour, grand-père
JACQUEMINQuand on n'est pas mon gas, cela ne se fait point.
JANIKMais il ne l'a pas fait.
LEGOËZMais à brûle-pourpoint.
LEGOËZEh! je le vois encor, l'autre soir, quand il entre,
LEGOËZEn me disant: Bonjour, grand-père!... Mais que diantre,
LEGOËZJe ne m'y serais pas trompé si tout d'abord
LEGOËZIl ne m'eût dit: Bonjour, grand-père.
JANIKC'est trop fort.
LEGOËZOui donc, c'est fort. Entrer hardiment par ma porte
LEGOËZEt me dire...
JANIKC'est toi...
MARIE-ANNELaisse, Janik. Qu'importe?
MARIE-ANNEIl n'en est pas moins vrai que c'est un brave gas,
MARIE-ANNEAllez, grand-père.
JANIKOh! oui, vois-tu.
LEGOËZMais, j'en fais cas.
MARIE-ANNEEt généreax!...
JANIKEt bon!...
MARIE-ANNESi vou saviez!...
JANIKEcoute!...
LEGOËZAh! si vous êtes deux à me larguer l'écoute,
LEGOËZTenons-nous droit. Les mots vont pleuvoir comme un grain.
JACQUEMINMa seule qualité, c'est d'être un bon marin.
LEGOËZAh! ah! Ça qui me plait, mon ami. Mais, au reste,
LEGOËZJe m'en doutais. Son pas d'aplomb, sa voix, son geste,
LEGOËZSa façon d'être gai quand il parle du flot!...
LEGOËZCela crève les yeux, qu'il est fin matelot.
LEGOËZJANIK, très vivement.
LEGOËZN'est-ce pas, grand-père?
LEGOËZOuais! Mâtin, quel museau rose!
LEGOËZEst-ce que?...
Échangeant un regard avec Marie-Anne.
LEGOËZDiable! Au fond, j'y suis pour quelque chose.
LEGOËZA l'abordage, c'est moi qui les ai lancés.
LEGOËZComme ils auraient été gentils en fiancés!
A Janik, haut.
LEGOËZTu lui trouves bon air, hein?
LEGOËZJANIK, rougissant.
LEGOËZOui, l'air doux et grave.
LEGOËZGrave... et doux, tu l'as dit, fillette.
A Jacquemin.
LEGOËZAlors, mon brave,
LEGOËZTu l'aimes, toi, la mer, tu l'aimes?
JACQUEMINOui, ma foi!
LEGOËZAh! pourquoi mon garçon n'est-il pas comme toi?
LEGOËZPouquoi s'est il là-bas pris d'amour pour la terre?
LEGOËZPIERRE, se levant de l'escabeau où il s'était assis à
LEGOËZréfléchir devant l'âtre.
LEGOËZNon, je n'y peux tenir; c'est trop longtemps me taire.
il court à la porte.
LEGOËZAmis, voisins, venez! Tous! Venez!
LES AMISQue veux-tu?
TOUSQue va-t-il dire?
PIERREQu'hommage qoit rendu par tous à la vertu!
JANIKDe peur mon âme est remplié.
PIERREPardonne-moi, frère, je t'en supplie,
PIERRESi je t'ai tout à l'heure outragé sans raison.
PIERREPardonne et reste, ami. Reste en cette maison
PIERREOù ton départ ferait répandre trop de larmes.
PIERRERestes-y près de moi, ton vieux compagnon d'armes;
PIERREPrès du grand-père, dont l'espoir aura fleuri;
PIERRECar Janik n'aura pas un terrien pour mari;
PIERREJ'avais des droits sur elle, et je les abandonne.
Montrant Jacquemin.
PIERRELe mari qu'elle avait rêvé, je le lui donne.
JACQUEMINQuoi! Pierre, il se pourrait, vraiment...!
JANIKPierre, oh! merci!
LEGOËZMarie-Anne, et vous tous, que la leçon vous rende
LEGOËZPieux envers la mer, bonne autant qu'elle est grande.
LEGOËZNul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
LEGOËZJ'espérais un seul gas. La mer nous en rend deux.
LEGOËZQue par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
LEGOËZNul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
LEGOËZNe dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.
SYSTEMJANIK, MARIE-ANNE, JACQUEMIN, PIERRE, ET VOISINS
LEGOËZNul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
LEGOËZIl avait un seul gas. La mer lui en rend deux.
TOUSQue par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
TOUSNul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
TOUSNe dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.