Le rossignol

Darius Milhaud

Nous sommes aux portes du printemps,

voici la merveilleuse nuit si douce appesantie sur les campagnes,

ô campagnes qui vous étendez

mollement inclinées au devant de moi,

soulevées par les collines

et cheminant jusqu'au lointain horizon

courbe vers les dernières clartés du jour.

Nous sommes aux portes du printemps;

la terre humide des labours, la jeune herbe de blés,

la trèfle, la luzerne

et les fleurs endormies exhalent leur parfum.

La terre douce, meuble et mouillée,

sillonnée par le murmure des eaux,

animée par le murmure des eaux

et par le chant confus des grillons,

s'étend sous le firmament des étoiles.

Je suis au milieu des campagnes, arrêté,

debout, les yeux fermés pour m'abandonner mieux à la nuit.

Mon coeur est animé d'amour.

La source de larmes et de prières s'ouvre dans mon coeur.

Je voudrais parler et que ma voix s'entende

et soit portée comme une chose vivante

au dessus du murmure des eaux.

Je voudrais chanter l'amour de mon coeur

et répéter le nom de mon amie.

Mais qui est mon amie, qui est mon amie?

Où êtes-vous, merveilleuse et douce qui m'aimerez,

vous inclinant devant moi, et qui me donnerez votre coeur

pour enrichir le mien et votre douleur?

Où êtes-vous? Je ne sais pas le nom de mon amie

et je dirai seulement "Amour, ô amour, tristesse amère."

Tout cela, la douceur de cette terre chaude

et ces étoiles, cette longue nuit calme,

c'est le printemps; nous sommes aux portes du printemps,

le silence est aussi vaste que la nuit.

Maintenant commence à chanter

son chant grave et pur le rossignol.