Flûte de Pan

Debussy, Claude

LA NAÏADE

Prodige! Il semble que la Nuit ait dénoué

Sa ceinture et qu'en écartant ses voiles

Elle ait laissé, pour se jouer,

Sur la terre tomber toutes les étoiles...

Oh! comme, dans les champs solennels du silence,

Mélodieusement elles s'épanouissent!

Crois-tu que l'amant d'Eurydice

Faisait vibrer de plus touchants

Et plus sublimes chants

Les cordes d'airain de sa lyre?

Non, n'est-ce pas?

L'ORÉADE

Tais-toi, contiens ta joie, écoute.

LA NAÏADE

Si tu savais quel étrange délire

M'enlace, me pénètre toute!

Si tu savais... je ne puis pas te dire

Ce que j'éprouve. La douceur

Voluptueuse éparse en cette nuit m'affole...

Danser, oui je voudrais, comme tes sœurs,

Danser... frapper de mes pieds nus le sol

En cadence et, comme elles, sans effort,

Avec d'harmonieuses poses,

Éperdument livrer mon corps

A la force ondoyante et rythmique des choses!

Celle-ci qui, dans sa grâce légère,

Élève vers le ciel là-bas

Ses beaux bras,

Ressemble, au bord des calmes eaux

Où elle se reflète, un grand oiseau

Impatient de la lumière...

Et celle-là que des feuilles couronnent

Et qui, si complaisamment, donne

Aux lèvres de la lune à baiser ses seins blancs

Et l'urne close de ses flancs...

Et cette autre tout près qui, lascive, sans feinte,

Se roule sur ce lit de rouges hyacinthes...

Et cette autre dont on ne voit plus que les yeux

Étinceler, telles deux taches

De soleil, dans la frondaison de ses cheveux

Qui l'enveloppent et la cachent...

Par la chair d'elles toutes coule un feu divin

Et de l'amour de Pan toutes sont embrasées...

Et moi, la même ardeur s'insinue en mes veines;

Ô Pan, les sons de ta syrinx, ainsi qu'un vin

Trop odorant et trop doux, m'ont grisée;

Ô Pan, je n'ai plus peur de toi, je t'appartiens!...