Ariane et Barbebleue
Dukas, Paul
Responsief blok lib/tran/syn
Ariane et Barbebleue Libretto
SYSTEMACTE PREMIER
(Une vaste et somptueuse salle en hémicycle dans le
château de Barbe-Bleue. Au fond, une grand porte.
De chaque côté de celui-ci, trois petites portes d'ébène
à serrures et ornements d'argent ferment des espèces
de niches dans une colonnade de marbre. Au-dessus
de ces portes, mais au dernier plan, six fenêtres
monumentales auxquelles on peut accéder, de chaque
côté de la salle, par un escalier arrondi que mène à une
sorte de balcon intérieur C'est le soir, les lustres sont
allumés et les fenêtres ouvertes. Au dehors, c'est-à-dire
derrière les fenêtres du fond, une foule agitée qu'on
ne voit pas, mais dont on entend les cris tour à tour
effrayés, inquiets et menaçants, les mouvements subits,
les piétinements et les murmures. Vers le milieu de
l'ouverture, le rideau se lève et l'on continue à
entendre, à travers la musique, les voix de la foule
invisible.)
VOIX DE LA FOULEA mort! à mort!
VOIX DE LA FOULEL'avez-vous vue dans le carrosse?
VOIX DE LA FOULETout le village l'attendait.
VOIX DE LA FOULEElle est belle?
VOIX DE LA FOULEElle m'a regardé.
VOIX DE LA FOULEMoi aussi.
VOIX DE LA FOULEElle était triste, mais elle souriait.
VOIX DE LA FOULEOn dirait qu'elle aime tout le monde.
VOIX DE LA FOULEOn n'en a jamais vu d'aussi belle.
VOIX DE LA FOULED'où vient-elle?
VOIX DE LA FOULEDe très loin, pour qu'elle ne sache
point ce qui l'attend ici.
VOIX DE LA FOULEIls ont voyagé trente jours.
VOIX DE LA FOULEIl ne peut nous voir, crions pour l'avertir!
VOIX DE LA FOULETous ensemble: N'allez pas plus avant!
VOIX DE LA FOULERetournez!
VOIX DE LA FOULEN'entrez pas au château.
VOIX DE LA FOULERetournez
VOIX DE LA FOULEN'entrez pas! n'entrez pas! C'est la mort.
Voix isolées
VOIX DE LA FOULEElle ne comprendra pas.
Il paraît que vingt hommes de sa ville
VOIX DE LA FOULEl'ont suivie.
VOIX DE LA FOULEPourquoi?
VOIX DE LA FOULEParce qu'ils l'aiment.
Il paraît qu'ont pleurait dans les rues.
VOIX DE LA FOULEPourquoi est-elle venue?
VOIX DE LA FOULEOn m'a dit qu'elle avait son idée.
Rumeurs
VOIX DE LA FOULEA mort! à mort!
VOIX DE LA FOULEIl n'aura pas celle-ci.
VOIX DE LA FOULENon, non, elle es trop belle.
VOIX DE LA FOULEIl n'aura pas celle-ci!
VOIX DE LA FOULELes voilà! les voilà!
VOIX DE LA FOULEOù vont-ils?
VOIX DE LA FOULEIls ont pris par le porte rouge.
VOIX DE LA FOULENon, non, je vois des torches dans
VOIX DE LA FOULEl'avenue.
VOIX DE LA FOULEVoilà la grand carrosse entre les arbres!
VOIX DE LA FOULEA mort!
VOIX DE LA FOULEIl a peur!
VOIX DE LA FOULEIl n'aura pas celle-ci!
VOIX DE LA FOULEÇa fera la sixième!
VOIX DE LA FOULEC'est assez! c'est assez!
VOIX DE LA FOULEIl est fou!
VOIX DE LA FOULEAssassin!
VOIX DE LA FOULEIl faut mettre le feu!
VOIX DE LA FOULEHou! Hou!
VOIX DE LA FOULEJ'ai pris ma grande fourche!
VOIX DE LA FOULEAssassin! assassin!
VOIX DE LA FOULEEt moi j'ai pris ma faux!
VOIX DE LA FOULEA mort! à mort! à mort!
Ils entrent dans la cour.
VOIX DE LA FOULEAllons voir.
VOIX DE LA FOULELes portes sont fermées.
VOIX DE LA FOULEAttendons-les ici.
VOIX DE LA FOULEA mort! à mort!
VOIX DE LA FOULEA mort!
VOIX DE LA FOULEOn dit qu'elle sait tout
VOIX DE LA FOULEQue sait-elle? Ce que je sais aussi.
VOIX DE LA FOULEMais quoi? que savez-vous?
VOIX DE LA FOULEQue toutes no sont pas mortes!
VOIX DE LA FOULEPas mortes? Ah! ah! Oh, là, là!
VOIX DE LA FOULEJe les ai mises en terre!
VOIX DE LA FOULEUn soir que je passais, j'ai entendu
VOIX DE LA FOULEchanter.
VOIX DE LA FOULEMoi aussi!
VOIX DE LA FOULEOn dit qu'elles reviennent!
VOIX DE LA FOULEIl attire le malheur!
VOIX DE LA FOULERegardez, regardez! Les fenêtres se
VOIX DE LA FOULEferment... Ils vont entrer! Ils vont entrer!
VOIX DE LA FOULEOn ne voit rien!
VOIX DE LA FOULEA mort! à mort!
VOIX DE LA FOULEA mort...
VOIX DE LA FOULE(A ce moment, en effet, les six fenêtres monumentales
VOIX DE LA FOULEau-dessus des niches de marbre se ferment
VOIX DE LA FOULEd'elles-mêmes, étouffant à mesure les voix de la foule.
VOIX DE LA FOULEOn n'entend plus qu'un grondement indistinct qui
VOIX DE LA FOULEest presque le silence. Peu après, par une porte latéral,
entrent dans la salle Ariane et la Nourrice)
LA NOURRICEOù sommes-nous? Ecoutez, on murmure.
LA NOURRICECe sont les paysans.
LA NOURRICEIls voudraient nous sauver.
LA NOURRICEIls couvraient les chemins et n'osaient
point parler, mais ils nous faisaient
LA NOURRICEsigne de nous retourner.
Elle va à la grande porte du fond.
LA NOURRICEIls sont là... derrière la porte.
LA NOURRICEJe les entend qui marchent.
LA NOURRICEEssayons de l'ouvrir...
LA NOURRICEIl nous a laissées seules, nous pouvons
LA NOURRICEfuir peut-être...
LA NOURRICEJe vous l'avais bien dit, il est fou,
LA NOURRICEc'est la mort...
LA NOURRICECe qu'on a dit est vrai, il a tué cinq
LA NOURRICEfemmes...
ARIANEElles ne sont pas mortes.
ARIANEOn en parlait là-bas comme d'un mystère
ARIANEétrange, dans le pays lointaine où son
ARIANEamour sauvage et qui tremblait pourtant,
ARIANEest venu me chercher.
ARIANEJe m'en doutais, là-bas, et j'en suis
ARIANEsûre ici...
ARIANEIl m'aime, je suis belle
ARIANEet j'aurai son secret.
ARIANED'abord il faut désobéir: c'est le premier
ARIANEdevoir quand l'ordre est menaçant
ARIANEet ne s'explique pas.
ARIANELes autres ont eu tort et les voilà
ARIANEperdues pour avoir hésité.
ARIANENous voici dans la galerie qui précède
ARIANEla salle où son amour m'attend.
ARIANEIl m'a donné ces clefs qui ouvrent
ARIANEles trésors des parures nuptiales.
ARIANELes six clefs d'argent sont permises,
ARIANEmais la clef d'or est interdite.
ARIANEC'est la seule qu'importe.
Je jette les six autres
ARIANEet garde celle-ci.
(Elle jette les clefs d'argent qui tintent
ARIANEen s'éparpillant sur les dalles de marbre.)
se précipitant pour les ramasser
LA NOURRICEQui faites-vous?
LA NOURRICEIl vous avait donné tous les trésors
LA NOURRICEqu'elles ouvrent...
ARIANEOuvre toi-même si tu veux.
ARIANEJe vais chercher la porte défendue.
ARIANETout ce qui est permis ne nous apprendra rien.
regardants les clefs et la salle
LA NOURRICEVoici les portes dans le marbre.
LA NOURRICEElles ont des serrures d'argent pour
LA NOURRICEnous dire qu'elles répondent aux clefs.
LA NOURRICELaquelle ouvrirai-je d'abord?
ARIANE¡Qu'importe!
ARIANEElles ne sont là que pour nous
ARIANEdétourner de ce qu'il faut savoir.
ARIANEJe cherche la septième
mais ne la trouve point...
essayant les clefs sur la première porte
LA NOURRICEQuelle clef ouvrira la première?
LA NOURRICECelle-ci?
LA NOURRICENon.
LA NOURRICECelle-là?
LA NOURRICEPas encore.
LA NOURRICEOh! la troisième y entre,
LA NOURRICEelle entraîne ma main!
LA NOURRICEPrenez-garde!
LA NOURRICEFuyez! Les deux battants s'animent et
LA NOURRICEglissent comme un voile.
LA NOURRICEQu'est ceci?
LA NOURRICEPrenez garde! C'est une grêle de feu
LA NOURRICEqui s'abat sur mes mains
LA NOURRICEet me meurtrit la face. Oh!...
LA NOURRICE(La Nourrice fait un saut en arrière car, tandis qu'elle
LA NOURRICEparle encore, les deux vantaux glissent d'eux-mêmes
LA NOURRICEdans des rainures latérales et subitement disparaissent,
LA NOURRICEdécouvrant un prodigieux amoncellement d'améthystes
LA NOURRICEentassées jusqu'au sommet de l'ouverture. Alors,
LA NOURRICEcomme délivrés d'une contrainte séculaire, des
LA NOURRICEjoyaux de toutes formes mais de même substance,
LA NOURRICEcolliers, aigrettes, bracelets, bagues, boucles,
LA NOURRICEceintures, diadèmes, croulent en flammes violettes
LA NOURRICEet rebondissent jusqu'au fond de la salle, cependant
LA NOURRICEqu'à mesure que les premiers se répandent sur le
LA NOURRICEmarbre, de toutes les anfractuosités des voûtes
LA NOURRICEréveillées continuent d'en ruisseler d'autres de
LA NOURRICEplus en nombreux et admirables, au milieu d'un
LA NOURRICEbruit de pierreries vivantes qui ne s'arrête plus)
LA NOURRICEPrenez-les!
LA NOURRICEPenchez-vous! Ramassez les plus belles!
LA NOURRICEOn en pourrait orner tout un royaume!
LA NOURRICE¡Elles lapident mes mains,
LA NOURRICEelles criblent mes cheveux!
LA NOURRICEIl en tombe toujours!
LA NOURRICEEn voilà d'inouïes qui descendent des
LA NOURRICEvoûtes comme des violettes de miracle!
LA NOURRICEPourpres, lilas et mauves!
LA NOURRICEPlongez-y donc les bras, couvrez-en votre
LA NOURRICEfront, j'en remplirai ma mante...
ARIANECe sont de nobles améthystes.
Ouvre la seconde porte.
LA NOURRICELa seconde?
LA NOURRICEJe n'ose pas...
LA NOURRICEet pourtant je voudrais savoir si...
Elle met une clef à la serrure
LA NOURRICEPrenez garde!
LA NOURRICELe clef tourne déjà!
LA NOURRICELes battants ont des ailes, les parois
LA NOURRICEse déchirent! Oh!
LA NOURRICE(Même scène qu'à la première porte, mais,
LA NOURRICEcette fois, c'est l'accumulation, l'irruption
LA NOURRICErebondissante et l'éblouissement sonore et
LA NOURRICEbleuissant d'une pluie de saphirs)
ARIANECe sont de beaux saphirs.
Ouvre la troisième porte.
LA NOURRICEAttendez que j'aie vu, que j'aie
LA NOURRICEpris les plus beaux!
LA NOURRICEMa mante va s'ouvrir
LA NOURRICEsous le poids du ciel bleu!
LA NOURRICERegardez, regardez, ils débordent, ils
LA NOURRICEcoulent de tous côtés.
LA NOURRICEA droite un torrent violet,
LA NOURRICEà gauche un jet d'azur!...
ARIANEVa, Nourrice, hâte-toi, l'heure où l'ont
ARIANEpeut agir es rare et fugitive.
(Elle ouvre la troisième porte. Même jeu,
LA NOURRICEmais cette fois, c'est l'entassement pâle,
LA NOURRICEle ruissellement laiteux, plus menu mais
LA NOURRICEinnombrable d'un déluge de perles.)
LA NOURRICEJ'en recueille une poignée pour qu'elles
LA NOURRICEcaressent les saphirs.
Ouvre la quatrième.
(Elle ouvre la quatrième porte. Même jeu.
LA NOURRICERuissellement d'émeraudes.)
LA NOURRICEOh! celles-ci sont plus vertes que le
LA NOURRICEprintemps qui naît le long des peupliers
LA NOURRICEdans les gouttes de rosée de beau soleil
LA NOURRICEde mon village...
ACTO PRIMERO(Un suntuoso salón en forma de hemiciclo
ACTO PRIMEROen el castillo de Barbazul. Al fondo, una
ACTO PRIMEROgran puerta. A cada lado de ésta, tres
ACTO PRIMEROpuertas pequeñas de ébano con herrajes
ACTO PRIMEROde plata. Por encima de estas puertas, seis
ACTO PRIMEROventanas monumentales a las que se puede
ACTO PRIMEROacceder, de ambos lados del salón, por una
ACTO PRIMEROescalera de caracol que conduce a una
ACTO PRIMEROespecie de balcón interior. Las lámparas
ACTO PRIMEROestán encendidas y las ventanas abiertas.
ACTO PRIMEROTras las ventanas del fondo, una multitud
ACTO PRIMEROagitada que no se ve, pero de la que se
ACTO PRIMEROescuchan los gritos cada vez más inquietos
ACTO PRIMEROy amenazantes. El telón se levanta hacia la
ACTO PRIMEROmitad de la obertura, mientras continúan
ACTO PRIMEROoyéndose las voces de la multitud invisible
ACTO PRIMEROconfundidas con la música)
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte! ¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUD¿La habéis visto en la carroza?
VOZ DE LA MULTITUDLa esperaba todo el pueblo.
VOZ DE LA MULTITUD¿Es bella?
VOZ DE LA MULTITUDA mí me ha mirado.
VOZ DE LA MULTITUDA mí también.
VOZ DE LA MULTITUDSe la notaba triste, pero sonreía.
VOZ DE LA MULTITUDSe diría que ama a todo el mundo.
VOZ DE LA MULTITUDNunca habíamos visto a ninguna tan bella.
VOZ DE LA MULTITUD¿De dónde viene?
VOZ DE LA MULTITUDDe muy lejos, porque no sabe
VOZ DE LA MULTITUDnada de lo que le espera aquí.
VOZ DE LA MULTITUDHan viajado durante treinta días.
VOZ DE LA MULTITUDÉl no nos puede ver.
VOZ DE LA MULTITUD¡Gritemos para avisarla!
VOZ DE LA MULTITUDTodos juntos: ¡No sigas!
VOZ DE LA MULTITUD¡Regresa!
VOZ DE LA MULTITUDNo entres en el castillo. Regresa.
VOZ DE LA MULTITUD¡No entres! ¡No entres! Es la muerte.
Voces aisladas
VOZ DE LA MULTITUDNo nos comprenderá.
VOZ DE LA MULTITUDParece que la han seguido veinte
VOZ DE LA MULTITUDhombres de su ciudad.
VOZ DE LA MULTITUD¿Por qué?
VOZ DE LA MULTITUDPorque la aman.
VOZ DE LA MULTITUDDicen que la lloran por las calles.
VOZ DE LA MULTITUD¿Por qué ha venido?
VOZ DE LA MULTITUDMe han dicho que fue idea suya.
Rumores
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte! ¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUDNo le hará nada.
VOZ DE LA MULTITUDNo, no, es demasiado bella.
VOZ DE LA MULTITUD¡No le hará nada!
VOZ DE LA MULTITUD¡Ahí están! ¡Ahí están!
VOZ DE LA MULTITUD¿Dónde?
VOZ DE LA MULTITUDHan entrado por la puerta roja.
VOZ DE LA MULTITUDNo, no, estoy viendo las antorchas
VOZ DE LA MULTITUDpor la avenida.
VOZ DE LA MULTITUD¡Ahí está la carroza entre los árboles!
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUD¡Él tiene miedo!
VOZ DE LA MULTITUD¡No le hará nada!
VOZ DE LA MULTITUD¡Ésta será la sexta!
VOZ DE LA MULTITUD¡Ya está bien! ¡Ya está bien!
VOZ DE LA MULTITUD¡Está loco!
VOZ DE LA MULTITUD¡Asesino!
VOZ DE LA MULTITUD¡Prendámosle fuego!
VOZ DE LA MULTITUD¡Uh! ¡Uh!
VOZ DE LA MULTITUD¡Me he traído mi hoz grande!
VOZ DE LA MULTITUD¡Asesino! ¡Asesino!
VOZ DE LA MULTITUD¡Y yo he traído mi guadaña!
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte! ¡A muerte! ¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUDEstán entrando en el patio.
VOZ DE LA MULTITUDVamos a verlos.
VOZ DE LA MULTITUDEstán cerradas las puertas.
VOZ DE LA MULTITUDEsperémosles aquí.
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte! ¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUDDicen que ella lo sabe todo.
VOZ DE LA MULTITUD¿Qué sabe ella? Lo que yo también sé.
VOZ DE LA MULTITUD¿Y qué es lo que tú sabes?
VOZ DE LA MULTITUD¡Que no todas están muertas!
VOZ DE LA MULTITUD¿Qué no están muertas? ¡Ja, ja, ja!
VOZ DE LA MULTITUD¡Yo mismo las enterré!
VOZ DE LA MULTITUDUna tarde que pasaba por aquí
VOZ DE LA MULTITUDlas oí cantar.
VOZ DE LA MULTITUD¡Yo también!
VOZ DE LA MULTITUD¡Será que han resucitado!
VOZ DE LA MULTITUD¡Él atrae la desgracia! ¡Mirad, mirad!
VOZ DE LA MULTITUDSe están cerrando las ventanas...
VOZ DE LA MULTITUD¡Van a entrar! ¡Van a entrar!
VOZ DE LA MULTITUD¡No se ve nada!
VOZ DE LA MULTITUD¡A muerte! ¡A muerte!
VOZ DE LA MULTITUDA muerte...
VOZ DE LA MULTITUD(En este momento, las seis ventanas
VOZ DE LA MULTITUDmonumentales se cierran por sí solas,
VOZ DE LA MULTITUDahogando gradualmente las voces.
VOZ DE LA MULTITUDNo se oye más que un confuso murmullo
VOZ DE LA MULTITUDcercano al silencio. Ariadna y el Ama
VOZ DE LA MULTITUDentran en el salón por una puerta lateral)
EL AMA¿Dónde estamos?
EL AMAEscucha, se oyen murmullos.
EL AMASon los campesinos. Querían salvarnos.
EL AMALlenaban los caminos
EL AMAy no se atrevían a hablar,
EL AMAnos hacían señas para que volviésemos.
Va a la puerta grande del fondo
EL AMAEstán ahí... tras la puerta.
EL AMAOigo sus pisadas.
EL AMAIntentemos abrirla...
EL AMANos ha dejado solas,
EL AMAquizás podamos huir...
EL AMATe lo había advertido,
EL AMAestá loco, esto es ir a la muerte...
EL AMAEs cierto lo que dicen,
EL AMAha matado a cinco mujeres...
ARIADNANo están muertas.
ARIADNAEn el lejano país a donde su amor,
ARIADNAsalvaje y tierno a la vez,
ARIADNAha venido a buscarme,
ARIADNAse hablaba de un extraño misterio.
ARIADNAYo dudaba entonces,
ARIADNApero aquí me siento segura...
ARIADNAMe ama, soy bella
ARIADNAy descubriré su secreto.
ARIADNAAnte todo hay que desobedecer:
ARIADNAésta es la primera regla cuando se reciben
ARIADNAórdenes amenazantes e injustificadas.
ARIADNALas demás se equivocaron
ARIADNAy su indecisión las ha perdido.
ARIADNAY aquí estamos ahora nosotras en
ARIADNAla antesala en donde su amor me espera.
ARIADNAMe ha entregado estas llaves que abren
ARIADNAlos tesoros de las joyas nupciales.
ARIADNALas seis llaves de plata están permitidas,
ARIADNApero la de oro está prohibida.
ARIADNAÉsta es la única que importa.
ARIADNATiro las otras seis y me quedo
ARIADNAcon ésta.
ARIADNA(Arroja al suelo las llaves de plata que
ARIADNArepiquetean sobre las baldosas de mármol)
apresurándose a recogerlas
EL AMA¿Qué haces?
EL AMAÉl te ha dado todos los tesoros
EL AMAque abren estas llaves...
ARIADNAÁbrelos tú misma si quieres.
ARIADNAYo buscaré la puerta prohibida.
ARIADNALo que está permitido no servirá de nada.
Mirando a las llaves y a la sala
EL AMAAhí están las puertas, en el mármol.
EL AMATienen cerraduras de plata para indicarnos
EL AMAque corresponden a estas llaves.
EL AMA¿Cuál abriré primero?
ARIADNA¡Qué importa!
ARIADNANada debe distraernos de lo que
ARIADNAnecesitamos saber.
ARIADNAEstoy buscando la séptima puerta,
ARIADNApero no la encuentro...
Probando las llaves en la primera puerta
EL AMA¿Qué llave abrirá esta puerta?
EL AMA¿Ésta?
EL AMANo.
EL AMA¿Ésta otra?
EL AMATampoco.
EL AMA¡Oh! ¡La tercera ha entrado
EL AMAy arrastra mi mano!
EL AMA¡Cuidado!
EL AMA¡Huye! Las hojas se mueven
EL AMAy se deslizan como una cortina.
EL AMA¿Qué es esto?
EL AMA¡Cuidado! Una granizada de fuego
EL AMAse abate sobre mis manos
EL AMAy me está magullando la cara. ¡Oh!...
EL AMA(El Ama da un salto hacia atrás pues la
EL AMApuerta ha desaparecido súbitamente
EL AMAdejando al descubierto una prodigiosa
EL AMAcantidad de amatistas apiladas hasta el
EL AMAtecho del nicho. Entonces se desploman
EL AMAjoyas de todas las formas, pero de la
EL AMAmisma sustancia, collares, brazaletes,
EL AMAsortijas, diademas, dando saltos hasta el
EL AMAfondo del salón entre llamaradas violetas.
EL AMAY mientras las primeras van cayendo sobre
EL AMAlas baldosas de mármol, siguen saliendo
EL AMAnuevas joyas desde todas las cavidades de
EL AMAlas bóvedas, cada vez más numerosas y más
admirables entre un estruendo de pedrerías
EL AMAvivientes que parece no tener fin)
EL AMA¡Cógelas!
EL AMA¡Agáchate! ¡Recoge las más bellas!
EL AMA¡Podría engalanarse todo un reino!
EL AMA¡Lapidan mis manos, acribillan mis cabellos!
EL AMA¡No cesan de brotar!
EL AMA¡Es inaudito, fluyen desde el nicho
EL AMAcomo violetas milagrosas!
EL AMA¡Púrpuras, lilas y malvas!
EL AMASumerge tus brazos en ellas,
EL AMAcúbrete con ellas el rostro.
EL AMAYo llenaré mi capa...
ARIADNASon nobles amatistas.
ARIADNAAbre la segunda puerta.
EL AMA¿La segunda?
EL AMANo me atrevo...
EL AMAy sin embargo me gustaría saber si...
Mete una llave en la cerradura
EL AMA¡Cuidado!
EL AMA¡La llave está girando!
EL AMA¡Las hojas parecen tener alas,
EL AMAlas paredes se desgarran! ¡Oh!
EL AMA(La misma escena que en la primera puerta
EL AMApero, esta vez, es la acumulación, la
EL AMAirrupción retumbante y el deslumbramiento
EL AMAsonoro y azulado de una lluvia de zafiros)
ARIADNASon bellos zafiros.
ARIADNAAbre la tercera puerta.
EL AMA¡Espera a que los admire,
EL AMAque coja los más bellos!
EL AMA¡Mi capa se rasgará bajo el peso
EL AMAde este azul celeste!
EL AMAMira, mira, se desbordan,
EL AMAfluyen de todas partes.
EL AMA¡A la derecha un torrente violeta,
EL AMAa la izquierda un chorro azul!...
ARIADNAVamos, ama, apresúrate,
ARIADNAel tiempo de que disponemos es escaso.
EL AMA(Abre la tercera puerta. Mismo juego,
EL AMApero esta vez es el efluvio pálido, el
EL AMAresplandor lechoso, más menudo pero
EL AMAmás numeroso, de un diluvio de perlas.)
EL AMARecogeré un puñado de ellas
EL AMApara que acaricien a los zafiros.
ARIADNAAbre la cuarta.
EL AMA(Abre la cuarta puerta. Mismo juego.
EL AMACascada de esmeraldas.)
EL AMA¡Oh! Son más verdes que la primavera
EL AMAcuando nace en las gotas del rocío
EL AMAque corren a lo largo de los álamos
EL AMAbajo el bello sol de mi pueblo...
EL AMA(Secouant sa mante d'où ruissellent les
EL AMAaméthystes, les saphirs et les perles.)
EL AMAAllez-vous-en, les autres!
EL AMAFaites place aux plus belles!
EL AMAJe suis née sous les arbres et j'aime la
EL AMAclarté des feuilles!
Ouvre la cinquième porte.
LA NOURRICEQuoi, pas même celles-ci?
LA NOURRICEVous ne les aimez pas?
ARIANECe que j'aime est plus beau que les
ARIANEplus belles pierres.
(Elle ouvre la cinquième porte. Même jeu.
LA NOURRICEIrruption aveuglante, incandescence animée
LA NOURRICEet cascade tragique de rubis.)
Celles-ci sont terribles, et je n'y touche point.
ARIANENous approchons du but,
ARIANEcar voici la menace.
Ouvre la dernière porte.
LA NOURRICEC'est la dernière clef.
LA NOURRICESi déjà le sang coule sous le porte
LA NOURRICEpermise, quelle est l'horreur qui
LA NOURRICEveille sur le seuil interdit?
ARIANEOuvre vite.
(Hésitante, elle ouvre la sixième porte - Même jeu -
ARIANEMais cette fois l'irradiation est intolérable Ce sont
ARIANEdes cataractes d'énormes et purs diamants qui se
ARIANEprécipitent dans la salle. Des millions d'étincelles,
ARIANEde rayons, d'irisations se rencontrent, s'éteignent,
ARIANEse rallument, déferlent, se multiplient, s'étalent et
ARIANEs'exaspèrent. Ariane, déconcertée, pousse un cri
ARIANEd'éblouissement. Elle se penche, ramasse un diadème,
ARIANEune rivière, des poignées de splendeurs qui éclatent et
ARIANEen pare, au hasard, ses cheveux, ses bras, sa gorge et
ARIANEses mains)
ARIANEO mes clairs diamants!
ARIANEJe ne vous chercher pas,
ARIANEmais je vous salue sur ma route!
ARIANEImmortelle rosée de lumière!
ARIANERuisselez sur mes mains,
ARIANEilluminez mes bras, éblouissez ma chair!
ARIANEVous êtes purs, infatigables,
ARIANEvous ne mourrez jamais, et ce qui s'agite en vox feux,
ARIANEcomme un peuple d'esprit
ARIANEqui sème des étoiles c'est la passion
ARIANEde la clarté qui a tout pénétré,
ARIANEne se repose pas,
ARIANEet n'a plus rien à vaincre qu'elle-même!
ARIANE(S'approchant de la porte ouverte et
ARIANEregardant sous la voûte.)
ARIANEPleuvez, pleuvez encore, entrailles
ARIANEde l'été, exploits de la lumière
ARIANEet conscience innombrable des flammes.
ARIANEVous blesserez mes yeux sans lasser mes regards!...
Se penchant davantage
ARIANEMais que vois-je, Nourrice?
ARIANENourrice, où donc es-tu?
ARIANELa pluie magnifique se déchire et
ARIANEdemeure en suspens au-dessus d'un
ARIANEarceau qu'elle éclaire!
ARIANEVoilà la septième porte avec ses gonds,
ARIANEses barres et sa serrure d'or...
LA NOURRICEVenez, n'y touchez pas.
LA NOURRICERetenez vos mains et vos yeux
LA NOURRICEde crainte qu'elle ne s'ouvre...
LA NOURRICEVenez donc, cachons-nous...
LA NOURRICEAprès les diamants,
LA NOURRICEc'est la flamme ou la mort...
ARIANEOui, retire-toi, Nourrice.
ARIANECache-toi derrière ces colonnes de marbre.
ARIANEJe veux y aller seule.
(Elle entre sous la voûte, met la clef dans la serrure;
la porte se divise, rien paraît qu'une ouverture pleine
ARIANEd'ombre, mais un chant étouffé et lointain s'élève des
ARIANEprofondeurs de la terre et se répand dans la salle)
LA NOURRICEAriane, que faites-vous?
LA NOURRICEEst-ce vous qui chantez?
ARIANEEcoute...
LE CHANT ETOUFFELes cinq filles d'Orlamonde
La fée noire est morte
LE CHANT ETOUFFELes cinq filles d'Orlamonde
LE CHANT ETOUFFEOnt cherché les portes!...
LA NOURRICECe sont les autres femmes...
ARIANEOui.
LA NOURRICERefermez cette porte!
LA NOURRICELe chant remplit la salle,
LA NOURRICEil se répand partout.
L'empêchant de refermer la porte.
ARIANEIl ne faut pas...
plus sonore
LE CHANT, Ont allumé leurs cinq lampes,
LE CHANT, Ont ouvert les tours,
LE CHANT, Ont traversé trois cents salles
LE CHANT, Sans trouver le jour...
LA NOURRICEIl remonte, il redouble!
LA NOURRICEPoussons la première porte. Aidez-moi...
LA NOURRICE(Elle essaie de refermer la porte
LA NOURRICEqui cachait les diamants.)
LA NOURRICEElle résiste aussi!
plus puissant
LE CHANTOnt ouvert un puits sonore
LE CHANTDescendent alors
LE CHANTEt sur une porte close
LE CHANTTrouvent une clef d'or...
LA NOURRICE(Affolée, entrant à son tour sous la voûte).
LA NOURRICETaisez-vous! Taisez-vous!
LA NOURRICEElles vont nous perdre aussi!
LA NOURRICEEtouffons cette voix!
Etendant son manteau.
LA NOURRICEMon manteau couvrira l'ouverture...
ARIANEJe vois des marches sous le seuil.
ARIANEJe vais descendre où l'on m'appelle...
de plus en plus puissant
LE CHANTVoient l'océan par les fentes.
LE CHANTOnt peur de mourir
LE CHANTEt frappent à la porte close
LE CHANTSans oser l'ouvrir...
LE CHANT(Sur les dernières paroles du chant, Barbe-Bleue
entre dans la salle. Il s'arrête un instant et regarde)
s'approchant
BARBE-BLEUEVous aussi...
(Tressaille, se retourne, sort de la voûte, et,
ARIANEétincelante de diamants, s'avance vers Barbe-Bleue)
ARIANEMoi surtout.
BARBE-BLEUEJe vous croyais plus forte et plus
BARBE-BLEUEsage que vos sœurs.
ARIANECombien de temps ont-elles subi
ARIANEla défense?
BARBE-BLEUECelles-ci quelques jours, celles-là
BARBE-BLEUEquelques mois; la dernière une année...
ARIANEC'est la dernière seule qu'il eût fallu punir.
BARBE-BLEUEC'était bien peu de choses ce que je demandais...
ARIANEVous leur demandiez plus que vous n'aviez donné.
BARBE-BLEUEVous perdez le bonheur que je voulais pour vous.
ARIANELe bonheur que je veux ne peut vivre dans l'ombre.
BARBE-BLEUERenoncez à savoir
BARBE-BLEUEet je puis pardonner...
ARIANEJe pourrai pardonner lorsque je saurai tout.
Saisissant Ariane par le bras.
BARBE-BLEUE¡Venez!
ARIANEOù voulez-vous que j'aille?
BARBE-BLEUEOù je vous mènerai.
ARIANENon.
ARIANE(Barbe-Bleue cherche à entraîner de force Ariane qui
ARIANEpousse un long cri de douleur. A ce cri répond d'abord
une sorte de rumeur sourde. La lutte entre Ariane et
ARIANEBarbe-Bleue continue un instant, et la Nourrice y mêle
ARIANEses clameurs désespérées. Tout à coup, une pierre
ARIANElancée du dehors brise une des fenêtres, on entend
ARIANEgronder et s'agiter la foule. D'autre pierres viennent
ARIANEtomber dans la salle. La Nourrice court à la grande
ARIANEporte du fond, dont elle tire les verrous et soulève
ARIANEles barres. Une brusque poussée du dehors ébranle
ARIANEet entrouvre cette porte et les paysans furieux mais
ARIANEhésitants se pressent sur le seuil. Barbe-Bleue,
ARIANEdélivrant Ariane, tire son épée pour se préparer à
ARIANEla lutte. Mais Ariane, calme, s'avance vers la foule)
ARIANEQue voulez-vous?
ARIANEIl ne m'a fait aucun mal.
SYSTEMACTE DEUXIEME
ARIANE(Au lever du rideau, la scène qui s'éclairera tout à
ARIANEl'heure et révélera une vaste salle souterraine dont
ARIANEles voûtes reposent sur de nombreux piliers, est plongée
ARIANEdans une obscurité presque complète. A l'extrême
ARIANEdroite, un étroit couloir voûté longe la salle souterraine
ARIANEoù il débouche, vers la premier plan, par une sorte
ARIANEd'ouverture latérale ou d'arcade informe. Paraissent
ARIANEtout au fond de ce couloir, comme si elles descendaient
ARIANEles dernières marches d'un escalier, Ariane et la
ARIANENourrice. Ariane porte une lampe)
LA NOURRICEEcoutez!
LA NOURRICELa porte se referme avec un bruit terrible
LA NOURRICEet les murailles tremblent...
LA NOURRICEJe n'ose plus marcher...
LA NOURRICEJe reste ici...
LA NOURRICENous ne reverrons pas la lumière du jour.
ARIANEEn avant, en avant.
ARIANENe crains rien.
ARIANEIl est blessé, il est vaincu, mais il
ARIANEl'ignore encore...
ARIANEIl nous délivrera les larmes dans les
ARIANEyeux, mais il vaux mieux se délivrer soi-même.
ARIANEEn attendant, sa colère m'accorde ce
ARIANEque son amour refusait, et nous
allons savoir ce qui se cache ici...
ARIANE(Elle s'avance, la lampe haute, jusqu'à l'arcade
ARIANElatérale du couloir, s'y penche et tâche de percer
ARIANEles ténèbres de la salle. Un objet indistinct semble
arrêter ses regards. Elle se retourne vers la
ARIANENourrice pour l'appeler)
ARIANEViens!... Qu'y a-t-il au fond de cette grotte?
ARIANEVois-tu?
ARIANECela ne bouge pas...
ARIANEJe crois qu'elles sont ici, mais qu'elles
ARIANEne vivent plus...
(Elle entre dans la salle que sa lampe
ARIANEéclaire voûte par voûte)
ARIANEOù êtes-vous?
Silence.
ARIANEQui êtes-vous?
ARIANE(Une sorte de frémissement craintif et presque
ARIANEinsaisissable lui répond. Elle fait encore un pas;
ARIANEles rayons de la lampe se projettent plus avant, et
ARIANEon aperçoit, entassés dans l'ombre des plus lointaines
ARIANEvoûtes, cinq formes de de femmes immobiles)
d'une voix étouffée
ARIANEElles sont là!... Nourrice, Nourrice, où es-tu?
ARIANE(La Nourrice accourt. Ariane lui donne la lampe
ARIANEet fait en hésitant quelques pas vers le groupe)
ARIANEMes sœurs...
Le groupe tressaille
ARIANEElles vivent!
ARIANEMe voici!...
ARIANE(Elle court à elles, les bras ouverts, les enveloppe
ARIANEde ses mains incertaines, les embrasse, les étreint,
ARIANEles caresse en tâtonnant, dans une sorte d'ivresse
ARIANEattendrie et convulsive, tandis que la Nourrice, la
ARIANElampe à la main, se tient un peu à l'écart.)
ARIANEAh! Je vous ai trouvées!
ARIANEElles sont pleines de vie et pleines de douceur!
ARIANEJ'avais cru voir des mortes
ARIANEet je baise en pleurant des êtres adorables!...
ARIANEVous n'avez pas souffert?
ARIANEOh! vos lèvres sont fraîches et vous
ARIANEjoues sont semblables à celles des enfants...
ARIANEEt voici vos bras nus qui sont souples
ARIANEet chauds et vos épaules rondes
ARIANEqui vivent sous leurs voiles!...
ARIANEMais pourquoi tremblez-vous?
ARIANEQuel printemps a jailli tout à coup des ténèbres!...
ARIANEVoici les flammes de vos yeux et voici
ARIANEsur mes mains le souffle de vos lèvres!
ARIANEEt ces cheveux qui vous inondent!
ARIANEVous devez être belles!...
ARIANEMes bras séparent des flots tièdes et
ARIANEmes mains sont perdues
ARIANEdans des boucles rebelles...
ARIANEAvez-vous mille chevelures?
ARIANESont-elles noires, sont-elles bondes?
ARIANEJe ne vois pas ce fais;
ARIANEj'embrasse tout le monde
ARIANEet je cueille vos mains à la ronde...
ARIANEAh! c'est la plus petite que j'atteint la dernière...
ARIANENe tremble pas, ne tremble pas,
ARIANEje te tiens dans mes bras...
ARIANENourrice, nourrice, que fais-tu là?
ARIANEJe suis ici comme une mère qui tâtonne;
ARIANEet mes enfants attendent la lumière!
ARIANE(La Nourrice s'approche avec sa lampe et le groupe
ARIANEs'éclaire. Les captives apparaissent alors vêtues de
ARIANEhaillons, les cheveux en désordre, le visage amaigri
ARIANEet les yeux effarés et éblouis. Ariane, un instant étonné,
prend la lampe á son tour, pour les éclairer mieux et
ARIANEles regarder de plus près)
ARIANEOh! vous avez souffert!...
Regardant autour d'elle
ARIANEEt qu'elle est triste votre prison!...
ARIANEIl tombe sur mes mains de grandes
ARIANEgouttes froides et la flamme de ma
ARIANElampe tressaille à chaque instant...
ARIANEQue vous me regardez avec des yeux étranges!...
ARIANEAvez-vous peur encore!...
ARIANEQuelle est celle que veut fuir?
ARIANEN'est-ce pas la plus jeune que je viens d'embrasser?
ARIANEMon long baiser de sœur vous a-t-il fait du mal?
ARIANEVenez donc, venez donc, craignez-vous la lumière?
ARIANEComment s'appelle celle qui revient?
ARIANESélysette, tu souris?
ARIANEC'est le premier sourire que ce rencontre ici.
ARIANEOh! tes grands yeux hésitent
ARIANEcomme s'ils voyaient la mort,
ARIANEet pourtant c'est la vie!
ARIANEEt tes pauvres bras nus tremblent
ARIANEsi tristement en attendant l'amour...
ARIANEViens, viens, les miens attendant
aussi, mais ils ne tremblent point.
L'embrassant.
ARIANEDepuis combien de jours es-tu dans ce tombeau?
SÉLYSETTENous comptons mal les jours.
SÉLYSETTENous, nous trompons souvent.
SÉLYSETTEMais je crois que j'y suis depuis
SÉLYSETTEplus d'une année...
ARIANELaquelle est entrée la première?
S'avançant, plus pâle que les autres
YGRAINEMoi.
ARIANEIl y a bien longtemps que vous n'avez vu la lumière?
YGRAINEJe n'ouvrais pas les yeux tant que je pleurais seule...
Regardant fixement Ariane
SÉLYSETTEOh! que vous êtes belle!
SÉLYSETTEEt comment a-t-il pu vous punir comme nous?
SÉLYSETTEVous avez donc désobéi aussi?
ARIANEJ'ai obéi plus vite; mais d'autres
ARIANElois que les siennes.
SÉLYSETTEPourquoi êtes-vous descendue?
ARIANEPour vous délivrer toutes...
SÉLYSETTEOh! oui, délivrez-nous!
SÉLYSETTEMais comment ferez-vous?
ARIANEVous n'aurez qu'à suivre.
ARIANEQue faisiez-vous ici?
SÉLYSETTEOn priait, on chantait, on pleurait et
SÉLYSETTEpuis attendait toujours...
ARIANEEt vous ne cherchiez pas à fuir?
SÉLYSETTEOn ne pourrait pas fuir;
SÉLYSETTEcar tout est bien fermé;
SÉLYSETTEet puis c'est défendu.
ARIANEC'est ce que nous verrons...
ARIANEMais celle qui me regarde á travers
ARIANEses cheveux qui semblent l'entourer
ARIANEdes flammes immobiles,
ARIANEcomment la nomme-t-on?
ARIANEViens aussi, Mélisande.
ARIANEEt celle dont les grands yeux suivent
ARIANEavidement la lumière de ma lampe?
SÉLYSETTEBellangére.
ARIANEEt l'autre
ARIANEqui se cache derrière le gros pilier?
SÉLYSETTEElle est venue de loin, c'est la pauvre
ARIANEPourquoi dis-tu "la pauvre"?
SÉLYSETTEElle est descendue la dernière
SÉLYSETTEet ne parle pas notre langue.
Tendant les bras à Alladine
ARIANEAlladine!
ARIANE(Alladine accourt et l'enlace en
ARIANEétouffant un sanglot.)
ARIANETu vois bien que je parle la sienne
ARIANEquand je l'embrasse ainsi...
SÉLYSETTEElle n'a pas encore cessé de pleurer...
ARIANE(Regardant avec étonnement Sélysette
ARIANEet les autres femmes.)
ARIANEMais toi-même, tu ne ris pas encore!
ARIANEEt les autres se taisent. Qu'est-ce donc?
ARIANEAllez-vous vivre ainsi dans la terreur?
ARIANEVous souriez à peine en suivant tous
ARIANEmes gestes de vos yeux incrédules.
ARIANEVous ne voulez pas croire à la bonne nouvelle?
ARIANEVous ne regrettez pas la lumière
ARIANEdu jour, les oiseaux dans les arbres
ARIANEet les grands jardins verts que fleurissent là-haut?
ARIANEVous ne savez donc pas que nous
ARIANEsommes au printemps?
ARIANEHier matin, je marchais par les routes,
ARIANEje buvais des rayons, de l'espace, de l'aurore...
ARIANEIl naissait tant de fleurs sous chacun
ARIANEde mes pas que je ne savais
ARIANEoù poser mes pieds aveugles...
ARIANEAvez-vous oublié le soleil, la rosée
ARIANEdans le feuilles, la sourire de la mer?
ARIANEElle riait tout à l'heure, comme elle
ARIANErit aux jours qui la rendent heureuse,
ARIANEet ses mille petites vagues
ARIANEm'approuvaient en chantant sur des plages de lumière...
ARIANE(A ce moment, une des gouttes d'eau qui suintent sans
ARIANEinterruption du haut des voûtes tombe sur la flamme de
ARIANEla lampe qu'Ariane tendait devant elle en se tournant
ARIANEvers la porte, et brusquement l'éteint dans un dernier
ARIANEtressaillement de la lumière. La Nourrice pousse un
ARIANEcri de terreur et Ariane s'arrête, déconcertée)
dans les ténèbres
ARIANEOù êtes vous?
SÉLYSETTEIci, prenez ma main; ne vous éloignez
SÉLYSETTEpas; il y a de ce coté une eau dormante
SÉLYSETTEet très profonde...
ARIANEVous y voyez encore?
SÉLYSETTEOui, nous avons longtemps vécu dans
SÉLYSETTEcette obscurité...
BELLANGÉREVenez ici; il y fait bien plus clair...
SÉLYSETTEOui, menons-la dans la clarté.
ARIANEIl y a donc une clarté dans le plus
ARIANEprofondes ténèbres?
SÉLYSETTEMais oui, il y en a une!
SÉLYSETTEN'apercevez-vous pas la grande lueur pâle
SÉLYSETTEqui éclaire tout le fond de la dernière voûte?
ARIANEJ'entrevois en effet une pâle lueur
ARIANEqui grandit...
SÉLYSETTEMais non, ce sont tes yeux, tes beaux
SÉLYSETTEyeux étonnés qui grandissent...
ARIANED'où vient-elle?
SÉLYSETTENous ne le savons pas.
ARIANEMais il faut le savoir!
ARIANE(Elle va vers le fond de la scène et
ARIANEpromène à tâtons ses mains sur la muraille)
ARIANEIci c'est la muraille... Ici encore...
ARIANEMais plus haut, ce ne sont plus des
ARIANEpierres! Aidez-moi à monter ce quartier de roc.
Elle y monte, soutenue par les femmes
ARIANEJe touche au sommet de la voûte.
Continuant de tâter la paroi.
ARIANEMais ce sont des verrous!...
ARIANEJe sens des barres de fer
ARIANEet de verrous énormes.
ARIANEAvez-vous essayé de les pousser?
SÉLYSETTENon, non, n'y touchez pas, on dit que
SÉLYSETTEc'est la mer qui baigne les murailles!
SÉLYSETTELes grandes vagues vont entrer!
MÉLISANDEC'est à cause de la mer que la lueur est verte!
YGRAINENous l'avons entendue bien des fois,
YGRAINEprenez garde!
MÉLISANDEOh! Je vois l'eau qui tremble au-dessus
MÉLISANDEde nos têtes!
ARIANENon, non, c'est la lumière qui vous cherche!
BELLANGÉREElle essaye de l'ouvrir!
BELLANGÉRE(Les femmes, épouvantées reculent et se cachent
BELLANGÉREderrière un pilier d'où elles suivent de leurs yeux
BELLANGÉREagrandis tous les mouvements d'Ariane)
ARIANEMes pauvres, pauvres sœurs!
ARIANEPourquoi voulez-vous donc qu'on délivre
ARIANEsi vous adorez vos ténèbres,
ARIANEet pourquoi pleuriez vous si vous étiez heureuses?
ARIANEOh! les barres se soulèvent;
ARIANEles battants vont s'ouvrir!...
ARIANEAttendez!...
ARIANE(Les lourds battants d'une sorte de vaste volet intérieur
ARIANEse séparent en effet, tandis qu'elle parle encore, mais
ARIANEseule, une lueur très pâle, presque sombre et diffuse,
ARIANEéclaire l'ouverture arrondie de la voûte)
continue sa recherche
ARIANEAh! ce n'est pas encore la clarté véritable!
ARIANEQu'y a-t-il sous mes mains?
ARIANEEst-ce du verre, est-ce du marbre?
ARIANEOn dirait un vitrail qu'on a couvert de nuit...
ARIANEMes ongles sont brisés...
ARIANEOù sont-elles, vos quenouilles?
ARIANESélysette, Mélisande,
ARIANEune quenouille, une pierre!
ARIANEUn seul de ces cailloux qui sont lá
ARIANEpar milliers sur le sol!
Sélysette accourt tenant une pierre et la lui donne.
ARIANEVoici la clef de votre aurore!
ARIANE(Elle donne un grand coup dans la vitre; un des
ARIANEcarreaux éclate, et une large étoile éblouissante
ARIANEjaillit dans les ténèbres. Les femmes poussent un cri
ARIANEde terreur presque radieux et Ariane ne se possédant
ARIANEplus, et toute inondée d'une lumière de plus en plus
ARIANEintolérable, brise à grands chocs précipités toutes les
ARIANEautres vitres, dans une sorte de délire triomphant)
ARIANEVoilà, celle-ci encore et encore celle-ci!
ARIANELa petite et la grande et la dernière aussi!
ARIANEToute la fenêtre croule et les flammes
ARIANErefoulent mes mains et mes cheveux!
ARIANEJe n'y vois plus, je ne peux plus ouvrir les yeux!
ARIANEN'approchez pas encore, les rayons semblent ivres...!
ARIANEJe ne peux plus me redresser;
ARIANEje vois, les yeux fermés, les longues
ARIANEpierreries qui fouettent mes paupières!
ARIANEJe ne sais pas ce qui m'assaille...
ARIANEEst-ce le ciel, est-ce la mer?
ARIANEEst-ce le vent ou la lumière?
ARIANEToute ma chevelure est un ruisseau d'éclairs!
ARIANEJe suis couverte de merveilles!
ARIANEJe ne vois rien et j'entends tout!
ARIANEDes milliers de rayons accablent mes
ARIANEoreilles, je ne sais où cacher mes yeux,
ARIANEmes deux mains n'ont plus d'ombre,
ARIANEmes paupières n'éblouissent et mes bras
ARIANEqui les couvrent, les couvrent de lumière!
ARIANEOù êtes-vous?
ARIANEVenez toutes, je ne peux plus descendre!
ARIANEJe ne sais où poser mes pieds dans les
ARIANEvagues de feu qui soulèvent ma robe,
ARIANEje vais tomber dans vos ténèbres!
(A ses cris, Sélysette et Mélisande sortent de l'ombre
ARIANEoù elles s'étaient réfugiées et, les mains sur les yeux,
ARIANEcomme pour traverser des flammes, courent à la fenêtre
ARIANEet, tâtonnant dans la lumière, montent sur la pierre
ARIANEaux côtés d'Ariane. Les autres femmes les suivent, les
ARIANEimitent, et toutes se pressent ainsi dans l'aveuglante
ARIANEnappe de clarté qui les force à baisser la tête. Il y a
ARIANEalors un instant de silence ébloui, durant lequel on
ARIANEentend au dehors le murmure de la mer, les caresses
ARIANEdu vent dans les arbres, le chant des oiseaux et les
ARIANEclochettes d'un troupeau qui passe au loin dans la
ARIANEcampagne)
SÉLYSETTEJe vois la mer!
MÉLISANDEEt moi je vois le ciel!
Couvrant ses yeux de son coude
MÉLISANDEOh! non, on ne peut pas!
ARIANEMes yeux s'apaisent sous mes mains...
ARIANEOù sommes-nous?
BELLANGÉREJe ne veux regarder que les arbres...
BELLANGÉREOù sont-ils?
YGRAINEOh! la campagne est verte!
ARIANENous sommes au flanc du roc...
MÉLISANDELe village est là-bas... Voyez-vous le village?
BELLANGÉREOn ne peut y descendre, nous sommes
BELLANGÉREentourées d'eau, et les ponts sont levés.
SÉLYSETTEOù sont les hommes?
MÉLISANDELà-bas, là-bas... un paysan!...
SÉLYSETTEIl nous a vues, il nous regarde...
SÉLYSETTEJe vais lui faire signe...
Elle agite sa longue chevelure
SÉLYSETTEIl a vu mes cheveux; il ôte son
SÉLYSETTEbonnet. Il fait le signe de la croix.
MÉLISANDEUne cloche! une cloche!
comptant les coups.
MÉLISANDESept, huit, neuf...
SÉLYSETTEDix, onze, douze...
MÉLISANDEIl est midi.
YGRAINEQui est-ce qui chante ainsi?
MÉLISANDEMais ce sont les oiseaux.... Les vois-tu?
MÉLISANDEIls sont là des milliers dans les grands
MÉLISANDEpeupliers, le long de la rivière...
SÉLYSETTEOh! tu es pâle, Mélisande!
MÉLISANDEToi aussi tu es pâle... ne me regarde pas.
SÉLYSETTETa robe est en lambeaux, on te voit au
SÉLYSETTEtravers...
MÉLISANDEToi aussi,
MÉLISANDEtes seins nus séparent tes cheveux...
BELLANGÉREQue nos cheveux sont longs!
YGRAINEQue nos faces sont pâles!
BELLANGÉREEt nos mains transparentes!
MÉLISANDEAlladine sanglote...
SÉLYSETTEJe l'embrasse, je l'embrasse...
ARIANEOui, oui, embrassez-vous,
ARIANEne vous regardez pas encore...
ARIANESurtout, n'attendez pas que la lumière vous attriste...
ARIANEProfitez de l'ivresse pour sortir de la tombe...
ARIANEUn escalier de pierre descend au flanc du roc.
ARIANEJe ne sais où il mène,
ARIANEmais il est lumineux
ARIANEet le vent du large l'assaille...
ARIANEVenez toutes, venez toutes,
ARIANEdes milliers de rayons
ARIANEdansent aux creux des vagues.
(Elle sort par l'ouverture et disparaît dans
ARIANEdans la lumière)
La suivant et entraînant les autres femmes.
SÉLYSETTEOui, oui, venez, venez, mes pauvres sœurs heureuses.
SÉLYSETTEDansons, dansons aussi la ronde de la lumière...
SÉLYSETTE(Toutes se hissent sur la pierre et disparaissent
SÉLYSETTEen chantant et en dansant dans la clarté)
TOUTESLes cinq filles d'Orlamonde
La fée noire est morte
TOUTESLes cinq filles d'Orlamonde
TOUTESOnt trouvé les portes!...
SYSTEMACTE TROISIEME
TOUTES(La même salle qu'au premier acte. Les pierreries
TOUTESéparses scintillent encore dans les niches de marbre
et sur les dalles. Entre les colonnes de porphyre, des
TOUTEScoffres ouverts débordent de vêtements précieux. Il fait
TOUTESnuit dehors; mais sous les lustres allumés, Sélysette,
TOUTESMélisande, Ygraine, Bellangére et Alladine, debout
TOUTESdevant de grands miroirs, achèvent de nouer leur
TOUTESchevelure, d'ajuster les plis de leurs robes étincelantes,
TOUTESde se parer de fleurs et de bijoux, tandis qu'Ariane,
TOUTESallant de l'une à l'autre, les aide et les conseille.
TOUTESLes fenêtres sont ouverts)
SÉLYSETTENous n'avons pu sortir du château
SÉLYSETTEenchanté. Il est si beau que je l'aurais pleuré...
SÉLYSETTEQu'en dis-tu, Ariane?
SÉLYSETTEC'était étrange. Les ponts se relevaient
SÉLYSETTEd'eux-mêmes et l'eau montait dans les
SÉLYSETTEfossés dès qu'on s'en approchait...
SÉLYSETTEMais qu'importe à pressent puisqu'on ne le voit plus...
SÉLYSETTEIl est parti.
Embrassant Ariane.
SÉLYSETTEEt nous serons heureuses tant que tu
SÉLYSETTEseras parmi nous.
MÉLISANDEOù est-il allé?
ARIANEJe l'ignore comme vous.
ARIANEIl est parti, troublé peut-être, déconcerté
ARIANEsans doute pour la première fois...
ARIANEOu bien la colère des paysans l'inquiétait.
ARIANEIl a senti la haine déborder de toutes
ARIANEparts, et qui sait s'il n'est pas allé
ARIANEchercher du secours, des soldats, et
ARIANEdes gardes pour châtier les rebelles
ARIANEet revenir en maître...
ARIANEA moins que sa conscience ou quelque
ARIANEautre force n'ait parlé...
SÉLYSETTETu ne t'en iras pas?
ARIANEComment veux-tu que je m'en aille
ARIANEpuisque les fossés sont pleins d'eau,
ARIANEles ponts levés, les murs infranchissables
ARIANEet les portes fermées?
ARIANEOn ne voit personne qui les garde;
ARIANEet pourtant le château n'est pas abandonné.
ARIANEOn observe tous nos pas, il doit avoir
ARIANEdonné des ordres mystérieux.
ARIANEMais tout autour des murs les paysans
ARIANEse cachent et je sens qu'ils veillent sur nous.
ARIANEEn attendant, mes sœurs, l'événement
ARIANEs'apprête; nous allons être libres, et il
ARIANEfaut être belles.
S'approchant de Mélisande
ARIANEEst-ce ainsi que tu t'y prépares, Mélisande?
ARIANETa chevelure est le plus beau miracle
ARIANEque j'aie vue; elle éclairait là-bas l'ombre
ARIANEdu souterrain et souriait encore dans la
ARIANEnuit d'un tombeau, et tu te plais à en
ARIANEéteindre chaque flamme!
ARIANEAttends, c'est encore moi qui vais
ARIANEdélivrer la lumière.
ARIANE(Elle arrache le voile, dénoue les tresses et toute
ARIANEla chevelure de Mélisande s'étale brusquement
ARIANEet resplendit sur ses épaules)
Se retournant pour contempler Mélisande
YGRAINEOh! d'où cela vient-il?
ARIANECela vient d'elle même et se cachait en elle.
ARIANEMais toi-même, qu'as fait?
ARIANEOù caches-tu tes bras divins?
YGRAINEMais ici, dans mes manches d'orfroi...
ARIANEJe ne les vois plus... Je les admirais
ARIANEtout à l'heure, tandis que tu nouais
ARIANEta chevelure. Je me retourne et ne
ARIANEretrouve que leur ombre.
Dénouant les manches
ARIANEEt voilà deux rayons de bonheur que
ARIANEje délivre encore!
YGRAINEOh! mes pauvres bras nus... Ils vont
YGRAINEtrembler de froid...
ARIANEMais non, puisqu'il sont adorables...
Allant à Bellangére
ARIANEOù es-tu, Bellangére?
ARIANEIl y avait à l'instant, au fond de ce
ARIANEmiroir, des épaules, un sourire qui
ARIANEl'emplissaient tout entier de suaves
ARIANElueurs... Que sont-ils devenus?
Essayant de fixer des fleurs dans sa chevelure
BELLANGÉREIls attendent que ces fleurs veuillent
BELLANGÉREbien s'incliner.
venant à son aide.
ARIANETu es belle et les fleurs ne t'obéissent pas?
ARIANE(A Alladine qui se pare de voiles et
ARIANEd'écharpes aux colleurs un peu vives.)
ARIANEEt toi, mon Alladine,
ARIANEque fais-tu loin de nous?
Se retournant et éclatant de rire.
YGRAINEOù donc a-t-elle pris
YGRAINEces flammes inconnues?
ARIANESans doute en son île de feu...
ARIANEMais, vois-tu, Alladine, ici sous nos
ARIANEnuages, les rayons sont moins vifs, les
ARIANEfleurs moins éclatantes,
ARIANEet les oiseaux plus ternes...
ARIANEOr, il faut que les femmes suivent
ARIANEtoujours l'avis des oiseaux et des
ARIANEfleurs qui traduisent pour elles les du soleil...
ARIANEEnlevons cette écharpe et ce voile trop ardent.
SÉLYSETTEQuelles bagues choisirai-je?
ARIANEC'est juste.
Elle fouille parmi les pierres précieuses.
ARIANEQue faites-vous des mille pierreries
ARIANEqui brillent à vos pieds?
ARIANEOnt-elles été créés pour mourir sur les
ARIANEdalles ou pour rallumer à la chaleur las
ARIANEdes seins, des bras, des chevelures?
ARIANE(Elle ramasse à pleines mains les pierres
ARIANEprécieuses qu'elle distribue à ses compagnes.)
ARIANEVoici des perles pour Ygraine,
ARIANEpour Mélisande des saphirs et
ARIANEdes rubis pour Sélysette.
SÉLYSETTEJe préfère ces émeraudes...
ARIANEVoilà qui m'émerveille et qui me rend heureuse!
ARIANEC'est la vie qui revient puisque la
ARIANEvolonté de plaire ressuscite.
BELLANGÉREAimez-vous ce collier d'opales et d'améthystes?
ARIANEJe mettrais ces opales parmi ta chevelure.
ARIANECes boucles sont trop sages...
ARIANEEt puis, ce manteau froid
ARIANEsur ces tièdes épaules...
Enlevant le manteau.
ARIANEVoilà deux sources de douceur
ARIANEqui se perdaient dans les ténèbres...
ARIANEVraiment, mes jeunes sœurs, je ne
ARIANEm'étonne plus s'il ne vous aimait pas
ARIANEautant qu'il eût fallu et s'il voulait
ARIANEcent femmes... Il n'avait que vos ombres.
(Entre par une porte latérale la Nourrice,
ARIANEhagarde, échevelée)
LA NOURRICEIl revient! Il est là!
Mouvement d'effroi des femmes
ARIANEQui te l'a dit?
LA NOURRICEUn des gardes. Il vous a vue.
LA NOURRICEIl vous admire.
ARIANEMais je n'ai vu personne...
LA NOURRICEIls se cachaient. Ils suivaient tous nos gestes...
LA NOURRICEC'est le plus jeune qui a parlé.
LA NOURRICEIl m'a dit que le maître revient...
LA NOURRICEIl fait le tour des murs.
LA NOURRICELes paysans le savent.
LA NOURRICEIl sont armés...
LA NOURRICEIls se révoltent...
LA NOURRICETout le village est caché dans les haies.
LA NOURRICEIls l'attendent...
LA NOURRICE(Montant par l'escalier latéral à
LA NOURRICEl'une des fenêtres du fond.)
LA NOURRICEJe vois des torches dans les bois!
LA NOURRICE(Les femmes affolées jettent un cri de terreur et
LA NOURRICEcourent autour de la salle pour chercher une issue)
Montant également aux fenêtres
SÉLYSETTEC'est son carrosse, son carrosse de noce!
SÉLYSETTEIl s'arrête!
SÉLYSETTE(Toutes s'élancent aux fenêtres, se pressent dans
SÉLYSETTEle balcon intérieur, et regardent dans la nuit)
MÉLISANDEC'est lui! Je le reconnais... Il descend...
MÉLISANDEIl fait des gestes de colère...
SÉLYSETTEIl est entouré de ses nègres...
MÉLISANDEIls ont des épées nues qui brillent
MÉLISANDEau clair de la lune!
SÉLYSETTEAriane! Ariane!... J'ai peur!
Voilà les paysans qui sortent des fossés.
LA NOURRICEIl y a!... Il y a!
LA NOURRICEIls ont des fourches et des faux!
SÉLYSETTEIls vont se battre!
SÉLYSETTE(Rumeurs, cris, tumulte, bruits d'armes au
SÉLYSETTEdehors, dans le lointain)
MÉLISANDEIls se battent!
YGRAINEUn des nègres est tombé!
LA NOURRICEOh! les paysans sont terribles!
LA NOURRICETout le village est là!
LA NOURRICEIls ont d'énormes faux!
MÉLISANDELes nègres l'abandonnent!
MÉLISANDEVoyez, voyez, ils fuient!
MÉLISANDEIls se cachent dans les bois!
Lui aussi prend la fuite... Il court,
YGRAINEil s'approche de l'enceinte...
LA NOURRICELes paysans le suivent!
SÉLYSETTEMais ils vont le tuer!
LA NOURRICEOn vient à son secours...
LA NOURRICEIls courent à se rencontre...
LA NOURRICELes gardes ont ouvert la porte de l'enceinte...
SÉLYSETTEUn, deux, trois, quatre, six, sept...
SÉLYSETTEMais ils ne sont que sept!
LA NOURRICELes paysans les enveloppent...
LA NOURRICEIl y a des centaines!
MÉLISANDEQue font-ils?
LA NOURRICEJe vois les paysans qui dansent
LA NOURRICEautour d'un homme...
LA NOURRICELes autres sont tombés...
MÉLISANDEC'est lui; j'ai vu son manteau bleu...
MÉLISANDEIl est couché sur l'herbe...
LA NOURRICEIls se taisent... Ils le relèvent...
MÉLISANDEEst-il blessé?
YGRAINEIl chancelle...
SÉLYSETTEJ'ai vu le sang... Il saigne... Ariane!
ARIANEViens, ne regarde pas... cache la tête
ARIANEdans mes bras...
LA NOURRICEIls apportent des cordes... Il se débat...
LA NOURRICEIls luis lient les bras et les jambes.
MÉLISANDEOù vont-ils? Ils le portent...
MÉLISANDEIls dansent en chantant...
LA NOURRICEIls s'en viennent vers nous...
LA NOURRICELes voilà sur le pont...
LA NOURRICELa porte est grande ouvert...
LA NOURRICEIls s'arrêtent...
LA NOURRICEOh! ils vont le jeter dans le fossé...
TOUTES LES FEMMES(Affolés, criant et s'agitant
TOUTES LES FEMMESdésespérément aux fenêtres)
TOUTES LES FEMMESNon! non!... Pas cela! Ne le tuez
TOUTES LES FEMMESpas!... Pas cela! Ne le tuez pas!
TOUTES LES FEMMESPas cela!... Non! non! Au secours!...
TOUTES LES FEMMESNe le tuez pas!... Ne le tuez pas!
LA NOURRICEIls n'entendent pas et les autres les poussent!...
LA NOURRICEIl est sauvé!
LA NOURRICE(Cris de la foule qui a vu les femmes aux
LA NOURRICEfenêtres: "Ouvrez! Ouvrez!")
LA NOURRICEIls vont entrer...
LA NOURRICEIls sont devant les portes de la cour.
LA FOULEOuvrez-lui la porte
LA FOULEpour l'amour de Dieu.
LA FOULESa chandelle est morte
LA FOULEIl n'a plus de feu...
Parlant à la foule
LES FEMMESNous ne pouvons pas...
LES FEMMESElle est fermée. Ecoutez...
LES FEMMESIls la brisent... Elle cède...
Ils entrent tous...
LES FEMMESIls montent le perron...
LES FEMMESPrenons garde, ils sont ivres.
ARIANEJe vais ouvrir la porte de la salle...
La suppliant, affolées
LES FEMMESNon, non!... Ariane! Non!...
LES FEMMESIls sont ivres...
LES FEMMESPrenez garde, ils approchent!
ARIANENe craignez rien, ne vous avancez pas,
ARIANEj'irai seule...
ARIANE(Les cinq femmes descendent l'escalier qui conduit
ARIANEaux fenêtres, reculent vers le fond de la salle et s'y
ARIANEtiennent étroitement groupés dans l'attitude de l'attente
terrifiée. Ariane, suivie de la Nourrice, se dirige vers la
ARIANEporte qu'elle ouvre à deux battants. On entend un bruit
ARIANEde foule qui monte l'escalier extérieur, des hurlements,
ARIANEdes chants, des rires, dans la clarté rouge des torches.
ARIANEEnfin, les premiers hommes de la foule paraissent dans
ARIANEl'encadrement de la porte qu'ils remplissent tout entier,
ARIANEmais sans franchir le seuil. Ce sont des paysans, les
ARIANEuns farouches, les autres réjouis ou intimidés. Leurs
ARIANEvêtements, par suite de la lutte, sont déchirés et en
ARIANEdésordre. Ils portent Barbe Bleue solidement garrotté,
ARIANEet s'arrêtent un moment, ahuris, à la vue d'Ariane qui
ARIANEse dresse devant eux, grave, calme et royale. Tandis
ARIANEque vers le fond, parmi les paysans qui remplissent
l'escalier et ne voient point ce qui se passe, les
ARIANEpoussées, les hurlements, les rires, continuent un
ARIANEmoment, puis s'éteignent en chuchotements respectueux
ARIANEet intrigués. A l'instant où la foule a envahi la porte,
ARIANEles cinq femmes sont tombés instinctivement et
ARIANEsilencieusement à genoux au fond de la salle)
ôtant son bonnet et le roulant d'un air gêné.
UN VIEUX PAYSANMadame?... On peut entrer?...
portant Barbe-Bleue
DEUXIEME PAYSANNous vous apportons l'assassin.
TROISIEME PAYSANIl ne vous fera plus grand mal.
DEUXIEME PAYSANN'ayez pas peur, ses bras sont
DEUXIEME PAYSANbien liés.
TROISIEME PAYSANOù faut-il qu'on le porte?
UN VIEUX PAYSANPar ici, sur ce banc.
Ils déposent Barbe-Bleue
UN VIEUX PAYSANLà, voilà. Il ne bougera plus.
UN VIEUX PAYSANVengez-vous comme vous voudrez.
TROISIEME PAYSANAvez-vous ce qu'il faut pour le tuer?
ARIANEOui, oui; soyez sans crainte.
UN VIEUX PAYSANVoulez-vous qu'on vous aide?
ARIANECe n'est pas nécessaire; nous en viendrons à bout.
UN VIEUX PAYSANSurtout, prenez bien garde qu'il
UN VIEUX PAYSANne s'échappe...
Découvrant sa poitrine
UN VIEUX PAYSANVoyez ce qu'il m'a fait...
DEUXIEME PAYSANEt moi, voyez mon bras...
ARIANEVous êtes des héros; vous êtes nos sauveurs...
ARIANELaissez-nous un moment; nous nous
ARIANEvengerons bien. Laissez-nous; il est
ARIANEtard; vous reviendrez... Retournez
ARIANEau village; et soignez vos blessures.
UN VIEUX PAYSANMadame, je ne sais pas, mais il faudrait
UN VIEUX PAYSANvous dire... Vrai, vous étiez trop belle.
UN VIEUX PAYSANC'est n'était possible...
fermant la porte
ARIANEAdieu, adieu; vous nous avez sauvées...
(Elle se retourne et voit les femmes à
ARIANEgenoux au fond de la salle.)
ARIANEVous étiez à genoux!
S'approchant de Barbe-Bleue
ARIANEEtes-vous blessé?... Oui, le sang coule
ARIANEici... Une blessure au cou...
ARIANECe n'est rien, la plaie n'est pas profonde.
ARIANEUne au bras... Les blessures au bras ne
ARIANEsont jamais bien graves...
ARIANEAh! celle-ci!... Le sang ruisselle encore.
ARIANELa main est transpercée...
ARIANEIl faut la panser tout d'abord...
ARIANE(Pendant qu'Ariane parle ainsi, les femmes se sont
ARIANErapprochées, une à une, sans rien dire, et, penchées
ARIANEou agenouillées, entourent Barbe-Bleue)
SÉLYSETTEIl a ouvert les yeux...
MÉLISANDEQu'il est pâle!...
MÉLISANDEIl doit avoir souffert...
SÉLYSETTEOh! ces paysans sont horribles!
YGRAINEApportez-nous de l'eau pour laver ses blessures.
LA NOURRICEOui, je vais en chercher
BELLANGÉREAvez-vous des linges très doux?
MÉLISANDEVoici mon voile blanc...
SÉLYSETTEIl étouffe, voulez-vous que je luis
SÉLYSETTEsoutienne la tête?
MÉLISANDEAttends, je vais t'aider...
SÉLYSETTENon; Alladine m'aide.
SÉLYSETTE(Alladine l'aide en effet à soulever la tête de
SÉLYSETTEBarbe-Bleue, à qui elle donne un sanglotant
SÉLYSETTEun baiser furtif sur le front)
MÉLISANDEAlladine, que fais-tu? Doucement,
MÉLISANDEdoucement, tu rouvrirais ses plaies...
SÉLYSETTEOh! son front est brûlant!
MÉLISANDERegardez comme il souffre...
MÉLISANDEIl n'est plus si terrible...
SÉLYSETTEAvez-vous un peu d'eau?
SÉLYSETTESon visage est couvert de poussière et de sang...
YGRAINEIl respire avec peine...
SÉLYSETTECe sont ces liens qui l'étouffent.
SÉLYSETTEIls sont serré les cordes à broyer un rocher...
SÉLYSETTEAvez-vous une dague?
ARIANEAvez-vous une dague?
LA NOURRICEIl y en avait deux sur cette table...
LA NOURRICEVoici la plus aiguë.
Effrayée
LA NOURRICEVous allez?...
ARIANEOui.
LA NOURRICEMas il n'est pas...
LA NOURRICEVoyez, il nous regarde.
ARIANESoulevez bien la corde que je ne
le blesse point...
ARIANE(Elle coupe un à un les liens qui enserrent
ARIANEBarbe-Bleue. Quand elle arrive à ceux qui lui
ARIANEmaintiennent les bras derrière le dos, la Nourrice
ARIANElui saisit les mains pour l'arrêter)
LA NOURRICEAttendez qu'il parle...
LA NOURRICENous ne savons pas encore si...
ARIANEAvez-vous un autre poignard?
ARIANELa lame s'est brisée...
ARIANECes cordes sont très dures.
Lui tendant l'autre poignard
MÉLISANDEVoici l'autre...
ARIANEMerci.
ARIANE(Elle tranche les derniers liens. Un silence durant
ARIANElequel on entend les respirations anxieuses. Quand
ARIANEBarbe-Bleue se sent libre, il se dresse lentement sur
ARIANEson séant, étire ses bras engourdis, remue les mains,
ARIANEregarde attentivement chaque femme, en silence, puis
ARIANEaperçoit Ariane et se tourne vers elle)
Approchant de lui
ARIANEAdieu.
ARIANE(Elle lui t'en la main. Barbe-Bleue fait un mouvement
ARIANEinstinctif pour la retenir. Elle se dégage doucement et
se dirige vers la porte, précédée de la Nourrice)
S'élançant après elle et l'arrêtant
SÉLYSETTEAriane!... Ariane!... Où vas-tu?
ARIANELoin d'ici; là bas,
ARIANEoù l'on m'attend encore...
ARIANEM'accompagnes-tu, Sélysette?
SÉLYSETTEQuand reviens-tu?
ARIANEJe ne reviendrai pas...
MÉLISANDEAriane!...
ARIANEM'accompagnes-tu, Mélisande?
ARIANE(Mélisande regarde tour à tour Barbe-Bleue
et Ariane, et ne répond point)
ARIANEVois, la porte est ouvert
ARIANEet la campagne est bleue...
ARIANENe viens-tu pas, Ygraine?
Ygraine ne tourne pas la tête
ARIANELa lune et les étoiles éclairent toutes
ARIANEles routes. La forêt et la mer nous
ARIANEappellent de loin et l'aurore se penche
ARIANEaux voûtes de l'azur, pour nous
ARIANEmontrer un monde inondé d'espérance...
ARIANEVenez-vous, Bellangére?
Sèchement
BELLANGÉRENon.
ARIANEJe m'en irai seule, Alladine?
(A ces mots, Alladine court à Ariane, se jette
ARIANEdans ses bras et, parmi des sanglots convulsifs,
ARIANEla tient longuement et fiévreusement enlacée)
Se dégageant doucement
ARIANEReste aussi, Alladine...
ARIANEAdieu, soyez heureuses...
ARIANE(Elle s'éloigne, suivie de la Nourrice. Les femmes
ARIANEse regardent, puis regardent Barbe-Bleue qui relève
ARIANElentement la tête. Un silence)