Je ne réclamais rien de toi
E. Barraine
Je ne réclamais rien de toi;
je n'importunais pas de mon nom ton oreille.
Lorsque tu m'as laissée, je suis restée silencieuse.
J'étais seule près de la source,
où l'arbre porte une ombre oblique,
et les femmes étaient rentrées chez elles
après avoir rempli jusqu'au bord leurs brunes cruches de terre.
Elles m'appelaient et criaient:
« Viens avec nous; le matin passe; il est bientôt midi. »
Mais languissamment je m'attardais encore,
perdue parmi de vagues songeries.
Je n'entendis point ton pas lorsque tu vins.
Tes yeux étaient tristes lorsqu'ils reposèrent sur moi;
ta voix était lasse quand tu me dis tout bas:
« Ah! Je suis un voyageur altéré. »
Je secouai mes rêvasseries
et versai l'eau de ma cruche
dans tes paumes jointes.
Le feuillage au-dessus de nous frémissait;
le coucou chantait dans l'ombre
et le parfum de la fleur du babla
nous parvenait du tournant de la route.
Je suis restée muette, pleine de honte,
quand tu m'as demandé mon nom.
Qu'avais-je fait, en vérité,
pour que de moi tu te souviennes?
Mais que j'aie pu calmer ta soif avec cette eau
que je t'avais donnée, cette pensée presse mon cœur
dans un enveloppement suave.
L'heure matinale est passée,
l'oiseau pousse son cri monotone,
le feuillage du neem frémit au-dessus de moi,
qui reste immobile et médite.