Le Novice

E. Lalo

Dans la brume où se perd la lointaine colline,

Voyez ce vieux couvent;

Son noirâtre clocher que le ciel seul domine,

Semble porter sa flèche au front du firmament;

Là, tout est froid; les vains bruits de la terre

Ne troublent pas les coeurs.

Là, les humains peuvent dans le mystère

Endormir leurs douleurs!

La cloche gémissait,

Annonçant la prière

En sons harmonieux!

Et les moines chantaint,

Inclinant sur la pierre

Leurs fronts religieux!

Mais leurs hymnes bientôt se perdirent dans l'ombre

Puis tout fut calme.

Alors, quittant la voute sombre,

Le novice, rêveur, vint mêler ses soupirs

Aux suaves accords de l'onde et des zéphyrs;

Et sa voix lente et belle

Eveillant les échos

A la plage éternelle

Tristement dit ces mots:

Ah! je le sens, mon Dieu,

Ma profane jeunesse

Est trop ardente, hélas!

Pour ton morne séjour!

Il lui faut les désirs

Et la brûlante ivresse

Qu'allume dans le coeur

Un beau rayon d'amour!

Pour rester dans l'oubli

Que ton culte réclame,

Aux froideurs du tombeau

Je me suis condamné!

D'un immense linceul

J'ai recouvert mon âme,

Et devant tes autels,

Je me suis prosterné!

Mais un songe éphémère

En moi

Change en douleur amère

La foi!

Ah! je le sens, mon Dieu,

Ma profane jeunesse

Est trop ardente, hélas!

Pour ton morne séjour!

Il lui faut les désirs

Et la brûlante ivresse

Qu'allume dans le coeur

Un beau rayon d'amour!

Pauvre insensé, j'ai cru,

Pour m'écarter du monde,

Devoir mettre un abîme

Entre la terre et moi!

J'ai voulu me plonger

Dans une paix profonde,

J'ai voulu le sépulcre

Et son suprême effroi!

Mais un songe éphémère

En moi

Change en douleur amère

La foi!

Ah! je le sens, mon Dieu,

Ma profane jeunesse

Est trop ardente, hélas!

Pour ton morne séjour!

Il lui faut les désirs

Et la brûlante ivresse

Qu'allume dans le coeur

Un beau rayon d'amour!

Il disait; et déjà, déroulant sa parure

Sur son voile pâli

La nuit chaste et pensive embaumait la nature

De fraicheur et d'oubli.

Le moine alors, abaissant sa paupière,

De pleurs amers couvrit le saint habit;

Puis, retrouvant sa force au sein de la prière,

Il reprit:

Mon Dieu, que t'ai-je fait pour ta main puissante

A mon coeur jeune et pur apporte la douleur?

Dans ton asile saint, à mon âme innocente,

Ah! Pourquoi refuser le calme et le bonheur?

Hélas, j'ai tout quitté, c'est du fond d'un abîme

Que s'élèvent vers toi mes douloureux accents!

Qu'ils montent jusqu'au pied de ton trône sublime,

Pleurs et soupirs, Seigneur, voilà mon seul encens!