Le rouge-gorge

E. Lalo

J'ai fait ce rêve, ô ma chérie:

-- Nous aurions en pleine forêt

Un toit, près d'un bout de prairie

Où, dans la grande herbe fleurie,

Un rouge-gorge nicherait.

C'est l'oiseau des amours ferventes;

Son poitrail, pareil en couleur

Aux sorbes déjà mûrissantes,

Porte les marques transparentes

Du sang vif qui brûle son cœur.

Son nid de feuilles, sous le hêtre,

Serait notre porte-bonheur;

L'air plus frais, quand le jour va naître,

Nous enverrait par la fenêtre

L'aubade de ce gai sonneur.

Et quand la nuit sur la colline

Descendrait à pas de velours,

L'oisillon à fauve poitrine,

Avec sa frêle voix câline,

Bercerait nos chaudes amours.

Il chanterait quand mai décore

De muguets clairière et buisson,

Et nous l'entendrions encore,

Grisé des mûres qu'il picore,

Chanter à l'arrière-saison.

Quand la neige aux vitres se tasse,

Nous ouvririons pour le frileux

Le vitrail tout frangé de glace:

-- Viens, rouge-gorge, prends ta place

Au bon feu clair, entre nous deux!

Et le chantre aux noires prunelles,

Pour payer l'hospitalité,

Nous dirait en battant des ailes

La chanson des amours fidèles

Qui flambent hiver comme été.