Marine

E. Lalo

Souvent je rêve, ô chère enfant,

Que nous voguons, seuls, loin du monde,

Au gré de la vague et du vent,

Sur la mer houleuse et profonde.

La vaste mer aux flots plombés,

Gronde, sombre et mystérieuse,

Et nous sommes seuls, absorbés

Dans notre extase insoucieuse.

La vague bondit en fureur,

Je te tiens dans mes bras serrée,

Et furieux aussi, mon cœur

Bat dans ma poitrine enfiévrée.

Mon amour fier et triomphant

Grandit au bruit de la tourmente,

Et toi, sur mon sein, chère enfant,

Tu te rejettes, frissonnante.

Tu lèves d'un air anxieux

Vers moi ta prunelle azurée;

Tu lis le bonheur dans mes yeux.

Et tu me souris, rassurée...

Comme des coursiers épuisés

Les flots retombent blancs d'écume,

Peu à peu les vents apaisés

S'endorment sur la mer qui fume.

Profonde paix des flots calmés!

Sur mon épaule tu reposes

Ta tête aux cheveux embaumés...

O paix, calme profond des choses!

Nos cœurs s'écoutent palpiter,

Et tu me parles à l'oreille,

Tout bas, pour ne pas irriter

La mer songeuse, qui sommeille.

La lune, à l'orient plus pur,

Lentement soulève ses voiles;

Dieu, sur l'infini de l'azur,

Fait pleuvoir des milliers d'étoiles.

Et moi, comme un dieu bien-heureux,

Sur tes yeux je sème en silence

De tièdes baisers, plus nombreux

Que les astres du ciel immense.