Ballade des gros dindons

Emmanuel Chabrier

Les gros dindons, à travers champs,

D'un pas solennel et tranquille,

Par les matins, par les couchants,

Bêtement marchent à la file,

Devant la pastoure qui file,

En fredonnant de vieux fredons,

Vont en procession docile

Les gros dindons!

Ils vous ont l'air de gros marchands

Remplis d'une morgue imbécile,

De baillis rogues et méchants

Vous regardant d'un œil hostile;

Leur rouge pendeloque oscille;

Ils semblent, parmi les chardons,

Gravement tenir un concile,

Les gros dindons!

N'ayant jamais trouvé touchants

Les sons que le rossignol file,

Ils suivent, lourds et trébuchants,

L'un d'eux, digne comme un édile;

Et, lorsqu'au lointain campanile

L'angélus fait ses lents din! dons!

Ils regagnent leur domicile,

Les gros dindons!

Prud'hommes gras, leurs seuls penchants

Sont vers le pratique et l'utile,

Pour eux, l'amour et les doux chants

Sont un passe-temps trop futile;

Bourgeois de la gent volatile,

Arrondissant de noirs bedons,

Ils se fichent de toute idylle,

Les gros dindons!