Inviolata
Emmanuel Chabrier
Avec ces traits harmonieux, pareils
A ceux des nymphes pures,
Et ce teint rose, et ces anneaux vermeils
Entre les chevelures,
Avec les noirs sourcils, et les grands cils
Dont l'ombre solennelle,
Se joue, orgueil, de tes regards subtils,
Sur ta vague prunelle,
Ta beauté, lys exalté, vêtement
Joyeux que rien n'offense,
Garde, malgré l'épanouissement,
Comme un duvet d'enfance.
Telle Artémis éveille les chasseurs
Dans la forêt sonore,
Et parmi nous tu n'as pas d'autres soeurs
Que la neige et l'aurore.
Pareille aux Dieux, dont le généreux flanc,
Qu'un parfum rassasie,
Sentait courir sous la chair, non du sang,
Mais un flot d'ambroise,
On voit frémir un rayon embaumé,
Sur ton sein d'héroïne,
Et l'on sent bien que ton corps est formé
D'une essence divine.
Comme Cypris, qui porte un ciel d'amour
Dans son âme étoilée,
Et qui, malgré ses délires d'un jour,
Demeure inviolée,
Cruelle et rose et répandant l'effroi,
Femme au front de Déesse,
Tu sais que rien ne peut faner en toi
L'immortelle jeunesse.
Tu vois nos maux d'un oeil indifférent,
Car tes attraits insignes
Sont invaincus plus que l'eau du torrent
Et la plume des cygnes;
Et tant d'amours, hélas! faits pour flétrir
Leur fraîcheur matinale,
O mon trésor, n'ont pas pu défleurir
Ta grâce virginale.