Pastorale des cochons roses

Emmanuel Chabrier

Le jour s'annonce à l'Orient,

De pourpre se coloriant,

Le doigt du matin souriant

Ouvre les roses!

Et sous la garde d'un gamin

Qui tient une gaule à la main,

On voit passer sur le chemin

Les cochons roses.

Le rose rare au ton charmant

Qu'à l'horizon, en ce moment,

Là-bas, au bord du firmament

On voit s'étendre,

Ne réjouit pas tant les yeux,

N'est pas si frais et si joyeux

Que celui des cochons soyeux

D'un rose tendre!

Le zéphir, ce doux maraudeur,

Porte plus d'un parfum rôdeur

Et dans la matinale odeur

Des églantines,

Les petits cochons transportés

Ont d'exquises vivacités

Et d'insouciantes gaietés

Presqu'enfantines;

Heureux, poussant de petits cris,

Ils vont par les sentiers fleuris

Et ce sont des jeux et des ris

Remplis de grâces;

Ils vont, et tous ces corps charnus

Sont si roses qu'ils semblent nus

Comme ceux d'amours ingénus

Aux formes grasses.

Des points oirs dans ce rose clair

Semblant des truffes dans leur chair,

Leur donnent vaguement un air

De galantine;

Et leur petit trottinement,

A cette graisse, incessamment,

Communique un tremblotement

De gélatine.

Le long du ruisseau floflottant,

Ils suivent tout en ronflotant

La blouse au large dos flottant

De toile bleue, ils trottent

Les petits cochons,

Les gorets gras et folichons,

Remuant les tire-bouchons

Que fait leur queue!

Puis, quand les champs sans papillons

Exhaleront de leurs sillons

Les plaintes douces des grillons

Toujours pareilles,

Les cochons rentrant au bercail

Défileront sous le portail

Agitant le double éventail

De leurs oreilles;

Et quand là-bas, à l'Occident,

Croulera le soleil ardent,

A l'heure où le soir descendant

Ferme les roses,

Paisiblement couchés en rond,

Près de l'auge couleur marron,

Bien repus ils s'endormiront,

Les cochons roses!