Mon chapeau des dimanches

Ernest Tessier

C'était dimanche et l'on partait

En famille, cueillir la fraise;

Comme monsieur Paul en était,

Mon petit coeur tressaillait d'aise.

Bientôt, dans le bois de Clamart,

Deux par deux, la bande s'élance;

J'étais près de Paul par hasard.

Il m'offrit son bras en silence.

Ce bras frémissait sur le mien

Dans ses yeux je lisais sa fièvre.

Il voulait parler, mais sa lèvre

Tremblait, sans laisser passer rien.

J'avais ma plus belle toilette;

A dix-huit ans, être coquette,

C'est bien permis;

Pour e'trenner ses roses blanches,

Moi, j'avais mis

Mon joli chapeau des dimanches.

Une heure après, dans le grand bois,

Loin de la bande dispersée,

Je sus, pour la première fois,

Que j'étais toute sa pensée.

Ah! qu'il m'aimait! Et quel beau jour!

Les oiseaux chantaient à tue-tête;

Un long bruissement d'amour

Emplissait la nature en fête.

Il faisait chaudnous étions las.

(Voyez comme tout ça s'enchaîne!)

Nous nous assîmes sous un chêne.

Dame! moi, je ne avais pas.

Il me disait bien bas: "Je t'aime!"

Moi, Je lui répondais de même

Timidement...

Et j'avais posé sur les branches

Soigneusement

Mon joli chapeau des dimanches.

Il me disait comment un soir,

Naquit sa flamme sans pareille;

Que j'étais son tout, son espoir.

Sa levre effleurait mon oreille;

J'étais troublée et de mon coeur

Partait un petit cri d'allarme.

Je me levai, car j'avais peur;

Et je voulais rompre le charme;

Je courus prendre mon chapeau;

Mais je ne le pus, je vous jure,

Quand j'aperçus dans ma coiffure

Ce ravissant petit tableau:

Au fond, blottis, sans rien entendre,

Se becquetant de façon tendre,

A l'infini...

Deux petits oiseaux, sous les branches,

Prenaient pour nid

Mon joli chapeau des dimanches.

Oh! vilains et charmants oiseaux,

C'est bien vous qui fûtes la cause

Qu'on gronda fort les tourtereaux

À leur rentrée à la nuit close.

Paul m'épousa; mais les époux

Gardent, malgré le temps qui vole,

Toujours, le souvenir bien doux

Des deux oiseaux maîtres d'école.

Chaque printemps, comme autrefois,

Nous voit encor sous le grand chêne,

Et Paul, pour redorer la chaîne,

N'a qu'à me redire à mivoix:

"C'est ici, mon ange ma femme,

Que ton doux coeur s'est, à ma flamme,

Abandonné,

Qu'il s'est, grâce au nid sous les branches,

Tant chiffonné

Mon joli chapeau des dimanches.