Embarquement
F. Berthet
Adieu, bergères, adieu, Gilles!
Voici les voiles de satin
De la barque aux agrès fragiles,
Qui va vous conduire au lointain
Et bleu pays des cœurs futiles.
Là-bas dans la brume empourprée,
Parmi les falbalas du ciel,
L'île adorable et désirée
Vous attend, chercheurs d'irréel,
Ô troupe amoureuse et parée!
Pour la rougissante Cythère,
Dans l'or incandescent du soir,
Vous quittez sans regret la terre,
Pour l'île errante du Mystère
Et le doux pays de l'Espoir.
« Malheur à celui qui s'exile,
Dit un maussade et vieux refrain;
« En Sardaigne comme en Sicile
« Il retrouvera son chagrin;
« L'éviter est peine inutile. »
Mais quand Amour est du voyage,
On rit à ces oracles-là!
Le crépuscule est sans nuage
Et Gille avec Pulcinella
Met en musique le présage.
Pour le bleu pays des chimères
Au son des violes d'amour
Embarquez-vous, bergers, bergères;
Si vous devez pleurer un jour,
Que les larmes vous soient légères.
Bonsoir, Arlequins, adieu, Gilles!
Surtout emmenez Mezzetin.
Peut-être un soir ses doigts agiles
Distrairont-ils votre destin
Dans la plus lointaine des îles.