La providence à l'homme

F. David

Quoi! le fils du néant a maudit l'existence!

Quoi! tu peux m'accuser de mes propres bienfaits!

Tu peux fermer tes yeux à la magnificence

Des dons que je t'ai faits!

Tu n'étais pas encor, créature insensée,

Déjà de ton bonheur j'enfantais le dessein;

Déjà, comme son fruit, l'éternelle pensée

Te portait dans son sein.

Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire;

Je préparais les temps selon ma volonté.

Enfin ce jour parut; je dis: Nais pour ma gloire

Et ta félicité!

Tu naquis: ma tendresse, invisible et présente,

Ne livra pas mon oeuvre aux chances du hasard;

J'échauffai de tes sens la sève languissante,

Des feux de mon regard.

D'un lait mystérieux je remplis la mamelle;

Tu t'enivras sans peine à ces sources d'amour,

J'affermis les ressorts, j'arrondis la prunelle

Où se peignit le jour.

Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,

Comme tes yeux au jour, s'ouvrit à la raison

Tu pensas; la parole acheva ta pensée,

Et j'y gravai mon nom.

En quel éclatant caractère

Ce grand nom s'offrit à tes yeux!

Tu vis ma bonté sur la terre,

Tu lus ma grandeur dans les cieux!

L'ordre était mon intelligence;

La nature, ma providence;

L'espace, mon immensité!

Et, de mon être ombre altérée,

Le temps te peignit ma durée,

Et le destin, ma volonté!

Tu m'adoras dans ma puissance,

Tu me bénis dans ton bonheur,

Et tu marchas en ma présence

Dans la simplicité du coeur;

Mais aujourd'hui que l'infortune

A couvert d'une ombre importune

Ces vives clartés du réveil,

Ta voix m'interroge et me blâme,

Le nuage couvre ton âme,

Et tu ne crois plus au soleil.

" Non, tu n'es plus qu'un grand problème

Que le sort offre à la raison;

Si ce monde était ton emblème,

Ce monde serait juste et bon. "

Arrête, orgueilleuse pensée;

A la loi que je t'ai tracée

Tu prétends comparer ma loi?

Connais leur différence auguste

Tu n'as qu'un jour pour être juste,

J'ai l'éternité devant moi!

Quand les voiles de ma sagesse

A tes yeux seront abattus,

Ces maux, dont gémit ta faiblesse,

Seront transformés en vertus,

De ces obscurités cessantes

Tu verras sortir triomphantes

Ma justice et ta liberté;

C'est la flamme qui purifie

Le creuset divin où la vie

Se change en immortalité!

Mais ton coeur endurci doute et murmure encore;

Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,

Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore

De l'éternelle aurore

Les célestes clartés!

Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure,

Suffit pour te guider en ce terrestre lieu:

Regarde qui je suis, et marche sans murmure,

Comme fait la nature

Sur la foi de son Dieu.

La terre ne sait pas la loi qui la féconde;

L'océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,

Sait-il comment au gré du nocturne croissant

De sa prison profonde

La mer vomit son onde,

Et des bords qu'elle inonde

Recule en mugissant?

Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière.

Sait-il où le conduit le signe de ma main?

S'est - il tracé soi-même un glorieux chemin?

Au bout de sa carrière,

Quand j'éteins sa lumière,

Promet-il à la terre

Le soleil de demain?

Cependant tout subsiste et marche en assurance.

Ma la voix chaque matin réveille l'univers!

J'appelle le soleil du fond de ses déserts

Franchissant la distance,

Il monte en ma présence,

Me répond, et s'élance

Sur le trône des airs!

Et toi, dont mon souffle est la vie;

Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,

Peux-tu craindre que je t'oublie,

Homme, roi de cet univers?

Crois-tu que ma vertu sommeille?

Non, mon regard immense veille

Sur tous les mondes à la fois!

La mer qui fuit à ma parole,

Ou la poussière qui s'envole,

Suivent et comprennent mes lois.

Marche au flambeau de l'espérance

Jusque dans l'ombre du trépas,

Assuré que ma providence

Ne tend point de piège à tes pas.

Chaque aurore la justifie,

L'univers entier s'y confie,

Et l'homme seul en a douté!

Mais ma vengeance paternelle

Confondra ce doute infidèle

Dans l'abîme de ma bonté.