Las ! je n'eusse jamais pensé

G. Costeley

Las! je n'eusse jamais pensé,

Dame qui causes ma langueur,

De voir ainsi recompensé

Mon service d'une rigueur,

Et qu'en lieu de me secourir

Ta cruauté m'eust fait mourir.

Si, bien accort, j'eusse apperceu,

Quand je te vy premierement

Le mal que j'ay depuis recue

Pour aimer trop loyalement,

Mon cœur, qui franc avoit vescu,

N'eust pas esté si tost vaincu.

Mais tu fis promettre à tes yeux,

Qui seuls me vindrent decevoir,

De me donner encore mieux

Que mon cœur n'esperoit avoir;

Puis, comme jaloux de mon bien,

Ont transformé mon aise en rien.

Si tost que je vis leur beauté,

Amour me força d'un desir

D'assujettir ma loyauté

Sous l'empire de leur plaisir,

Et decocha de leur regard

Contre mon cœur le premier dard.

Ce fut, Dame, ton bel accueil

Qui, pour me faire bien-heureux,

M'ouvrit par la clef de ton œil

Le paradis des amoureux,

Et, fait esclave en si beau lieu,

D'un home je devins un dieu.

Si bien que, n'estant plus à moy,

Mais à l'œil qui m'avoit blesse,

Mon cœur en gage de ma foy

A mon vainqueur j'ai delaissé,

Où serf si doucement il est

Qu'autre liberté luy desplaist;

Et, bien qu'il souffre jours et nuits

Mainte amoureuse adversité,

Le plus cruel de ses ennuis

Luy semble une felicité,

Et ne sçauroit jamais vouloir

Qu'un autre œil le face douloir.

Un grand rocher qui a le doz

Et les pieds tousjours outragez,

Ores des vents, ores des flots,

Contre les rives enragez,

N'est point si ferme que mon cœur

Sous l'orage d'une rigueur:

Car luy, de plus en plus aimant

Les beaux yeux qui l'ont en-reté,

Semble du tout au diamant,

Qui, pour garder sa fermeté,

Se rompt plustost sous le marteau

Que se voir tailler de nouveau.

Ainsi ne l'or qui peut tenter,

Ny grace, beauté, ny maintien,

Ne sçauroit dans mon cœur enter entrer?

Un autre portrait que le tien,

Et plustost il mourroit d'ennuy,

Que d'en souffrir un autre en luy.

Il ne faut donc, pour empescher

Qu'une autre dame en ait sa part,

L'environner d'un grand rocher,

Ou d'une fosse, ou d'un rampart:

Amour te l'a si bien conquis,

Que plus il ne peut estre acquis.

Chanson, les estoilles seront

La nuict sans les cieux allumer,

Et plustost les vents cesseront

De tempester dessus la mer,

Que de ses yeux la cruauté

Puisse amoindrir ma loyauté.