Eros enchaîné
I. Fuerison
I
Au seuil de la forêt, à l'ombre d'un grand arbre,
Un vieux Faune sourit dans sa gaine de marbre.
Sous les regards du dieu de pampres couronné,
A ce socle rustique Erôs est enchaîné.
Triste, il rêve à Psyché: pour se rapprocher d'elle,
Souvent, pauvre captif, il a battu de l'aile,
Croyant rompre sa chaîne en un sublime vol,
Mais les tyrans divins l'ont cloué sur le sol.
Maintenant il succombe et sa tête se penche
Mélancoliquement sur son épaule blanche;
Il s'est enveloppé de ses ailes, lassé,
Les ouvrant à demi, comme un oiseau blessé.
Derrière lui, lubrique, appelant la caresse,
Le faune a beau chanter la chanson de l'ivresse,
Erôs ne l'entend plus: calme et silencieux,
De ses profonds regards il contemple les cieux.
II
Va, pauvre adolescent, ne baisse pas la tête!
Quant tu volais, là-haut, dans l'éternelle fête
De l'amour toujours chaste et toujours triomphant,
Ainsi que ta Psyché tu n'étais qu'un enfant;
Mais sur la terre, hélas! Psyché s'en est allée.
N'y poursuivais-tu pas la divine exilée,
Le jour où t'attira par ses folles chansons
Le satyre impudique, à travers les buissons?
Imprudent! tu prêtas une oreille attentive
Aux mots qui s'échappaient de sa bouche lascive,
Car ils flattaient alors, dans leur rythme moqueur,
Je ne sais quels instincts qui te troublaient le coeur.
Pourquoi te révolter? C'est la Mère nature
Qui par ces durs liens à présent te torture
Et qui, marâtre, aveugle en sa fécondité,
Te verse la tristesse après la volupté.
N'espère plus, Erôs, t'enfuir loin de ce monde
Vers la sérénité des cieux inoubliés:
Souffre et résigne-toi, car sur la terre immonde
Le Désir et l'Amour sont à jamais liés.