Les quatre âges du cœur

J. Arnaud

Petit enfant, j'aimais d'un amour tendre

Ma mère et Dieu, saintes affections!

Puis mon amour aux fleurs se fit entendre

Comme aux oiseaux et comme aux papillons;

J'aimais d'amour jusqu'au soleil superbe,

J'aimais la brise aux chants harmonieux,

Le ver luisant, cette étoile de l'herbe,

L'étoile d'or, ce ver luisant des cieux.

C'est l'amour qui dore

De reflets joyeux

Le cœur jeune encore,

Tout cœur jeune et vieux;

Ceux-là sont heureux

Qui sont amoureux,

Et sous l'œil des cieux

S'en vont deux par deux.

Un peu plus tard je jurai que ma vie

Appartiendrait à mon premier amour;

Puis je connus l'amour de la Patrie,

Et l'amitié dans mon cœur eut son tour.

Plus tard encor j'aimai toutes les femmes

Et tous les arts et toutes les grandeurs;

J'aurais gagé qu'en moi brûlaient dix âmes,

J'aurais juré qu'en moi battaient dix cœurs!

C'est l'amour qui dore

etc.

Homme, à la fin, j'eus cet amour austère,

Amour sacré, même aux folles amours,

Que devant Dieu dans un serment sincère

Avec son nom l'on donne pour toujours!

Dieu M'envoya des enfants nés pour plaire,

Ils m'ont quitté, car l'amour les surprit!

Je les tenais de l'amour de leur mère,

Et puis, un jour, l'amour me les reprit.

C'est l'amour qui dore

etc.

Et maintenant, au bout de ma carrière,

J'adore encor ma femme en cheveux blancs;

Et je revois mes amours de naguère

Chez les enfants de mes petits enfants.

J'aime avec foi la terre d'espérance

Que Dieu promet au voyageur rendu,

Et plain d'amour pour la nature immense

Je m'en irai comme je suis venu.

C'est l'amour qui dore

De reflets joyeux

Mon cœur tiède encore,

Mon cœur jeune et vieux;

Ceux-là sont heureux

Qui, croyant aux cieux,

Encore amoureux

Y vont deux par deux.