Mais que me vaut d’entretenir

J. Chardavoine

Mais que me vaut d'entretenir

Si cherement un souvenir

Qui hoste de mon cœur me ronge,

Et tousjour me fait devenir

Resveur comme un homme qui songe.

Ce n'est pas moy, c'est toy mon cœur

Qui pour alonger ma langueur

Desloyal envers moy te portes,

Et pour faire un penser vainqueur,

De nuict tu luy ouvres mes portes.

Tu ne te sçauroys excuser

Que tu ne viennes m'abuser,

Et qu'à tort ne me soys contraire,

Qui veux mon parti refuser

Pour soutenir mon adversaire.

Mais en qui me doy-je fier,

Quant chetif je me voy lier

De mes gens, qui me viennent prendre

Pour estre fait le prisonnier

De ceux qui me devroyent deffendre.

Ce penser n'eust logé ches moy,

S'il n'eust eu traficque avec toy:

Sors, cœur, de ta place ancienne,

Puis que tu m'as rompu ta foy

Je te veux rompre aussi la mienne.

Sors donc, si tu ne veux perir

De la mort que l'on fait mourir

Le soldat, qui rompt sa foy vaine

Pour aller traistre secourir

L'ennemy de son Capitaine.