Un Chant sur la mer
J. Duchamp
Viens dans ta barque, dans ta barque fleurie,
Vers l'exil de nos soirs et la terre attérie,
Nous nous lèverons à l'appel de tes rames
Pour être ta conquête, ta charge fleurie,
A toi le nocturne Passeur des pauvres Ames!
L'amer flot transgressé chantera sous tes rames,
Les sillages seront comme un chemin d'été
Sonore de vent doux et gai de roses blanches,
Et l'écume éparse en roses blanches
Sera comme un chemin où le soir a venté
Une chute de roses des branches!
Viens dans ta barque et sois le Passeur des pauvres Ames!
Nous chanterons selon nos âmes un chant vague
A peine un peu plus haut que celui de la vague,
Assises dans ta barque et nos cheveux trop longs
Et qui debout nous ruissellent aux talons,
-- Si le vent ébloui, pour jouer, ne les tord --
Épars jusques au flot où s'effondre leur or
Comme un trésor dont s'allège une Nef qui sombre;
Et sur la proue aveugle en la nuit qu'elle troue
Oscillante et mystérieuse et lourde d'ombre,
Nous mettrons une de nos lampes allumée
D'inextinguible flamme et d'huile sans fuméé
Pour éclairer la marche aveugle de la proue.
Et l'Étoile luira sur la barque du Passeur d'âmes
Qui par la mer est venu vers l'exil des pauvres Ames.