Être aimé

Massenet, Jules

[Écoute-moi. Voici la chose nécessaire:

Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu?

Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,

C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout.] J'aime, et l'on m'aime.

Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,

Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,

Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise: Aimons!

Il faut que de mon âme une autre âme se double,

Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,

Et, me cherchant des yeux, murmure: Où donc est-il?

[Si personne ne dit cela, je sens l'exil,

L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,

Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,

C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.

Ah! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.

Quoi, nul ne vous choisit! Quoi, rien ne vous préfère!

A quoi bon l'univers? l'âme qu'on a, qu'en faire?

Que faire d'un regard dont personne ne veut?

La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud.

Flotter au hasard? Non! Le frisson vous pénètre;

L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre;

Où mettra-t-on sa vie et son rêve? On se croit

Orphelin; l'azur semble ironique, on a froid;

Quoi! ne plaire à personne au monde! rien n'apaise

Cette honte sinistre; on languit, l'heure pèse,

Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,

Que faire? où fuir? On est seul dans l'immense ennui.]