La rivière

Massenet, Jules

Ah! La rivière chantait ainsi

Un beau matin, dans la prairie:

« Vous qui cheminez par ici,

Regardez-moi donc, je vous prie! »

J'ai ma robe en tissu d'argent,

Souple, satinée et pas chaude,

J'ai mon voile au reflet changeant

Fait de saphir et d'émeraude;

Ah! Tantôt je prends mes hochets

Les paillettes, les étincelles,

tantôt je joue aux ricochets

Pour épouvanter les sarcelles.

Ah! Ou bien aux rameaux des buissons

Je fais vibrer des cordes douces

Et j'accompagne ces chansons

Du trille de l'eau sur les mousses.

Ah! J'ai de beaux couples amoureux

Dont la barque aux molles caresses

Vient effleurer mes flots ombreux,

Discrets témoins de leurs ivresses...

Ah! J'ai des désespérés aussi

Qui cherchent l'éternel mystère

Et que j'ensevelis ici

Loin des mécomptes de la terre.

Parfois, m'échappant de mes bords,

J'ai couvert au loin les campagnes;

Dans mes impétueux efforts

J'ai battu le flanc des montagnes;

Mais, quand le Seigneur a parlé,

Aussi soumise qu'une nonne,

Revenue en mon lit sablé,

J'ai repris mon cours monotone.

Ah! Le ciel est beau, Ah! la terre aussi,

Ah! Dieu nous aime, Ah! et tout nous le crie.»

La rivière chantait ainsi,

Un beau matin, dans la prairie.