Le chanson des lèvres

Massenet, Jules

Lèvres, ô mères du baiser,

Qui savez parfois apaiser

La soif de l'âme,

Lèvres exquises de l'enfant,

Lèvres de l'amour triomphant,

Lèvres de femme;

Ô lèvres, qui buvez nos pleurs,

Lèvres plus douces que les fleurs,

Fleur rouge ou rose,

Fleur qu'empourpre la passion,

Fleur pâle où l'adoration

Folle se pose;

Fleur dont l'abeille du désir

Boit longuement, suce à plaisir

L'aimant calice,

Et dont les frissons, la pudeur,

Où s'attise encor cette ardeur,

Sont un délice;

Fleur frémissante de la chair

Où tout l'être qui nous est cher

Palpite et tremble,

Coupe où se rejoignent les cæurs,

Pour en d'ineffables langueurs

Mourir ensemble;

Coupe d'où s'écoule le vin

Parfumé, mystique et divin

De ces caresses,

Qui font pâlir les adorés,

Les beaux amants transfigurés

Par leurs tendresses;

Fruit charnel dont le suc puissant

Brûle, dévore notre sang,

Et nous enivre,

Fruit délectable que l'on mord,

De l'arbre de vie et de mort

Fruit qui fait vivre;

Fruit qu'on se jette en souriant,

Le regard humide et brillant,

Pour se répondre,

Pulpe molle, fruit savoureux,

Qui dans le cœur des amoureux

Semble se fondre;

Arc vivant du terrible Archer,

Que l'âme ne peut approcher

Sans des blessures,

Mais telles, qu'en dût-on mourir,

On préfère ne pas guérir

De leurs morsures;

Arc dont la courbe est sans défaut,

Arc redoutable et dont il faut

Parfois qu'on meure,

Tout petit arc au fin contour,

D'où peut naître un si grand amour

Qui saigne et pleure;

Lèvres d'où jaillissent les chants,

Brûlants, passionnés, touchants,

Et le beau rire,

Lèvres au son d'argent ou d'or,

Et plus musicales encor

Que n'est la lyre;

Sources des chansons et des voix,

Qui gazouillez, ainsi qu'aux bois

Les nids de mousses,

Lèvres aux longs babils charmants,

Lèvres d'enfants, lèvres d'amants,

Toutes si douces;

Lèvres, symboles des amours,

L'une auprès de l'autre toujours,

Comme des rimes,

Nobles rimes, je vous bénis,

Et dans mon cœur je vous unis

Aux yeux sublimes;

Je vous bénis pour les douleurs,

Pour la joie ardente ou les pleurs,

Les chaudes fièvres,

Pour mes extases d'autrefois

Et les baisers que je vous dois,

Ô chères lèvres!