Le poète et le fantôme
Massenet, Jules
Le poète:
Qui donc es-tu, forme légère
Que devant moi je vois toujours?
Le fantôme:
Je n'appartiens plus à la terre.
Je suis l'ombre de tes amours.
Ils sont bien morts les anciens charmes.
Et je ris du temps où j'aimais.
Le fantôme:
Je suis le spectre de tes larmes,
Rappelle-toi quand tu pleurais.
Le poète:
Oui, j'ai souffert de durs martyres:
L'oubli seul a séché mes yeux.
Le fantôme:
Je suis l'âme de tes sourires:
Rappelle-toi les jours heureux.
Le poète:
J'ai dû rêver toutes ces choses,
Ce vain songe s'en est allé...
Le fantôme:
Oseras-tu nier les roses
Parce qu'avril s'est envolé?
Le poète:
Fantôme ailé de ma maîtresse,
Reprends ton vol et laisse-moi!
Le fantôme:
Je suis l'âme de ta jeunesse,
Rappelle-toi, rappelle-toi...
Le poète:
Ainsi, jadis, en ma demeure,
L'amour descendit du ciel bleu!
Le fantôme:
Si vite qu'en ait passé l'heure,
Tu fus aimé, rends grâce à Dieu!
Le poète:
Oh! ma jeunesse, êtes-vous morte...
Le poète:
Fantôme ailé de ma maîtresse,
Où sont les jours où l'on s'aimait?
Le fantôme:
Je suis celui qui les rapporte,
Reviens vers moi: Dieu le permet.
Le poète:
O, Fantôme qui me réclame,
D'où donc peux-tu me revenir?
Le fantôme:
J'ai ma demeure dans ton âme.
Ami, je suis le souvenir...