VIme Harmonie: Au Rossignol

Jean-Marie Morel

Quand ta voix céleste prélude

Au silence des belles nuits,

Barde aîlé de ma solitude

Tu ne sais pas que je te suis

Tu ne sais pas que mon oreille

Suspendue à ta douce voix

De l'harmonieuse merveille

S'enivre longtemps sous les bois!

Tu ne sais pas que mon haleine

Sur mes lèvres n'ose passer!

Que mon pied muet foule à peine

La feuille qu'il craint de froisser!

Mais si l'astre des nuits se penche

Aux bords des monts pour t'écouter,

Tu te caches de branche en branche

Au rayon qui vient y flotter.

Et si la source qui repousse

L'humble caillou qui l'arrétait,

Élève une voix sous la mousse,

La tienne se trouble et se tait!

Ah! ta voix touchante ou sublime

Est trop pure pour ce bas lieu!

Cette musique qui t'anime

Est un instinct qui monte à Dieu!

Tes gazouillements, ton murmure,

Sont un mélange harmonieux

Des plus doux bruits de la nature,

Des plus vagues soupirs des cieux!

Ta voix, qui peut-être s'ignore,

Est la voix du bleu firmament,

De l'arbre, de l'antre sonore,

Du vallon sous l'ombre dormant!

Tu prends les sons que tu recueilles

Dans les gazouillements des flots,

Dans les frémissements des feuilles,

Dans les bruits mourants des échos,

Dans l'eau qui filtre goutte à goutte,

Du rocher nu dans le bassin,

Et qui résonne sous sa voûte,

En ridant l'azur de son sein;

Dans les voluptueuses plaintes

Qui sortent la nuit des rameaux,

Dans les voix des vagues éteintes

Sur la sable, ou dans les roseaux!

Et de ces doux sons où se mêle

L'instinct céleste qui t'instruit,

Dieu fit la voix, ô Philomèle!

Et tu fais ton hymne à la nuit!

Ah! ces douces scènes nocturnes,

Ces pieux mystères du soir

Et ces fleurs qui penchant leurs urnes

Comme l'urne d'un encensoir,

Ces feuilles où tremblent des larmes,

ces fraîches haleines des bois,

O Nature! avaient trop de charmes

Pour n'avoir pas aussi leur voix!

Et cette voix mystérieuse

Qu'écoutent les anges et moi,

Ce soupir de la nuit pieuse,

Oiseau mélodieux, c'est toi!

Oh! mèle ta voix à la mienne!

La même oreille nous entend;

Mais ta prière aérienne

Monte mieux au Ciel qui l'attend!

Elle est l'écho d'une nature

Qui n'est d'amour et pureté,

Le brûlant et divin murmure,

L'hymne flottant des nuits d'été!

Et nous, dans cette voix sans charmes,

Qui gémit en sortant du coeur,

On sent toujours trembler des larmes,

Ou retenir une douleur!