Complainte de la Seine

Weill, Kurt

Au fond de la Seine, il y a de l'or,

Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes.

Au fond de la Seine, il y a des morts.

Au fond de la Seine, il y a des larmes.

Au fond de la Seine, il y a des fleurs;

De vase et de boue elles sont nourries.

Au fond de la Seine, il y a des coeurs

Qui font souffrir trop pour vivre la vie.

Et puis des cailloux et des bêtes grises.

L'âme des égouts soufflant des poisons.

Les anneaux jetés par des incomprises,

Des pieds qu'une hélice a coupés du tronc.

Et les fruits maudits des ventres stériles,

Les blancs avortés que nul n'aima.

Les vomissements de la grand'ville.

Au fond de la Seine, il y a cela.

Ô Seine clémente où vont les cadavres,

Ô lit dont les drops sont faits de limon,

Fleuv' des déchets, sans fanal, ni hâvre,

Chanteuse bercant, la morgue et les ponts,

Accueill' le pauvre, accueill' la femme,

Accueill' l'ivrogne

Accueill' le fou,

Mèle leurs sanglots au bruit de tes lames,

Et porte leurs coeurs, et porte leurs coeurs

et porte leurs coeurs, parmi les cailloux.

Au fond de la Seine, il y a de l'or,

Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes.

Au fond de la Seine, il y a des morts.

Au fond de la Seine, il y a des larmes.