Le Caoutchouc
L. Abadie
On croit inventer l'ou retrouve,
On croit forger, on fait du vieux,
Ce que j'avance je le prouve
Ainsi que quatre est deux fois deux;
Je puis vous eiter entre mille
Un objet que l'on voit partout,
Que l'on connaissait sous Virgile
Aussi bien que le racaout,
C'est le caoutchouc
Qui se prête à tout,
On le voit partout
Cet estimable caoutchouc.
On en fabrique des bretelles
Et pour les dames des manteaux,
Des corsets pour les demoiselles
Et pour les maris des chapeaux.
Ajoutons puisque nous y sommes,
Car tout est possible, ma foi,
Qu'on pourrait en faire des hommes
Qui peut-être marcheraient droit.
Car le caoutchouc s'approprie à tout.
Le dévouement sublime chose
Que nos ayeux connaissaient bien,
Se mesure aujourd'hui par dose,
Point d'amitié pour qui n'a rien;
Mais si la fortune qui roule
Venait un jour frapper chez vous,
Les amis entreraient en foule
Ça vous convaincrait comme nous,
Que le caoutchouc s'approprie à tout.
Le caoutchouc à tout s'applique,
Au roman comme à l'almanach,
Car hélas tout est élastique,
Le cœur, l'esprit et l'estomac.
Le buveur voudra toujours boire,
L'homme jeune mourir d'amour,
L'ignorant faire de l'histoire
Et l'usurier voler toujours;
C'est du caoutchouc qui se prête à tout.
A l'adolescent l'amour pousse
Comme la dent au nourrisson,
Mais lorsque vient la lune rousse
Il se retire sans façon.
Puis vient l'ambition qui ronge
Puis le moment intéressant,
Où l'abdomen comme une éponge
Absorbe tout en grossissant.
C'est du caoutchouc qui se prête à tout.