Les Ficelles de Guignol

L. Abadie

Je suis directeur d'un joyeux théâtre,

Mon nom est Guignol, on y vient gratis,

Grâce à nos succès chacun idolâtre

Les nombreux acteurs que je travestis.

D'un sot parvenu j'en fais un paillasse,

Un fat ridicule est mon arlequin,

Crésus en pierrot saute sur la place,

Et maint vieux jaloux fait Georges Dandin.

Mes pièces nouvelles sont drôles a voir

Avec les ficelles que je fais mouvoir.

Vous verrez encor mes petits bons hommes

Crier, s'agiter pour faire du bruit,

Des rustres croyant être gentils hommes,

Jocrisse prenant l'air d'un érudit.

Vous pourrez d'ailleurs monter sur la scène,

Et vous y verrez, je vous en previens,

Les bâtons flottants du bon Lafontaine

De loin quelque chose et de près plus rien.

Mes pièces nouvelles sont drôles a voir

Avec les ficelles que je fais mouvoir.

Vous me demandez si j'ai des actrices

Pour premier emploij'engange du fard,

Du blanc, du coton, des atours factices,

Qui font aplaudir les progrès de l'art.

Ma comédienne aux arts se dévoue,

Lorsque son public d'elle est engoué,

Mais convenez-en, c'est elle qui joue,

Et pourtant c'est lui qu'elle aura joué.

Mes pièces nouvelles sont drôles a voir

Avec les ficelles que je fais mouvoir.

J'ai, foi de Guignol, un polichinelle

Au diable donnant des coups de bâton,

C'est un amoureux ruiné par sa belle

Qui pour s'en venger s'en prend à Pluton.

Quant au chat qui dort au bord de la rampe,

Un vieux philosophe en remplit l'emploi,

La vertu triomphe et j'éteins la lampe

Pour ne pas trahir les mœurs qu'on y voit.

Mes pièces nouvelles sont drôles a voir

Avec les ficelles que je fais mouvoir.