Les digitales
L. Auguin
Les genêts d'or étaient en fleurs
Et les cerises étaient mûres;
L'églantine aux frêles couleurs
Brillait dans les buissons de mûres;
L'air était plein d'enchantements,
Et sous les brises matinales,
Secouant de purs diamants,
Se balançaient les digitales.
Les oiseaux étaient éveillés:
On les entendait par centaines,
Dans les taillis ensoleillés
Où les voix claires des fontaines
Mêlaient leurs babils continus;
Jeanne, à mon bras, par intervalles,
Cueillait entre ses doigts menus
Les clochettes des digitales.
Son chapeau de paille voilait
D'ombre son gracieux visage;
Sa gorge était comme du lait;
Et, la toile de son corsage
Se soulevant d'un tendre émoi,
Malgré ses craintes virginales,
Nous nous sommes aimés, ma foi!
Parmi les hautes digitales.
Ces jours étaient déjà lointains:
Dans le vallon, sur les collines,
Le gris hiver, soirs et matins,
Tamisait ses froides bruines;
Dans les bois, plus d oiseaux chantants;
La neige volait en rafales...
Hélas; ce n'était plus le temps
Où fleurissaient les digitales!
Que de tristesses dans les cieux!...
Ma mie, aux caresses si franches,
Pour jamais a clos ses beaux yeux,
Doux et fleuris comme pervenches:
Il ne bat plus ce cœur aimant...
Dieu! que ses lèvres étaient pâles!
La mort m'a pris ce corps charmant,
Svelte ainsi que les digitales.
-- Depuis que me font les beaux jours,
Les voix des sources bruissantes,
Et les prunelles de velours,
Et les paroles caressantes?
J'irai toujours désespéré,
Subissant les douleurs fatales...
Jusqu'au jour où, las, je boirai
Le suc mortel des digitales!