Histoire d'une fleur
L. Bordèse
Dans les blés murs un soir de fête,
La jeune fille me cueillit;
Dans ses cheveux noirs, sur sa tête,
Ma blanche étoile rejaillit.
Fleur domestique et familière,
Je m'y collais comme le lierre
Se colle au front du dahlia;
Sa joue en fut tout embellie;
Puis j'en tombai froide et pâlie;
Son pied distrait me balaya.
Mais le matin, sous sa fenêtre,
Un passant me vit par hasard,
Se pencha pour me reconnaître,
Et me couva d'un long regard.
« Viens, dit-il, pauvre fleur sauvage,
Viens, mon amour et mon image,
Objet d'envie et de dédain,
Viens sécher sur mon cœur posée;
Mes larmes seront ta rosée,
Mon âme sera ton jardin!»
Depuis ce jour, rampant dans l'herbe,
Je m'enlace autour d'autres fleurs;
J'abrite leur tige superbe
Et je relève leurs couleurs;
Et quelquefois les jeunes filles
Me fauchent avec leurs faucilles,
Pour faire un nuage à leur front:
Je nais pâle et toute fanée,
Je suis le lierre d'une année.
-- Foulez les pauvres liserons!