L'Amour piqué par une abeille

L. Clérambault

Dans les Jardins enchantés de Cythere

Vénus rassembloit les Amours;

La froide indifference et la raison sévere

De ces aimables lieux sont bannis pour toujours

Mille Amans fortunés conduits par la constance

Y recoivent le prix des vœux qu'ils ont offerts;

Et tout y ressent la presence

Du Dieu charmant qu'adore l'univers.

Sous les loix de la jeune Flore

Un eternel printems enchaîne les Zephirs,

Et les fleurs qu'on y voit éclôre

Sont l'ouvrage de leurs soupirs.

Les ruisseaux amoureux mellent leur doux murmure

Aux concerts des oyseaux qui chantent nuit et jour;

Le Soleil y répand une clarté plus pure

Qu'il emprunte des feux que luy prête l'Amour.

Tandis que les Amours dans ces jardins épars

Moissonnent du printems la richesse éclattante,

Une rose naissante

du tendre Amour arreste les régards.

Rien n'est si beau que vous, dit-il, dans ce bôcage

Jeune rose pleine d'appas;

Si d'autres fleurs naissent dans ces climats,

C'est pour vous rendre un doux hommage.

Qu'à votre gloire tout conspire,

Faites l'ornement du printemps:

Formez dans l'amoureux Empire

Les chaînes des heureux Amants.

Parez les Graces immortelles.

Qui suivent la Mere d'Amour,

Rendez à la beauté par un juste retour

Encore des armes nouvelles.

L'Amour charmé cède au désir pressant

De cüeillir une fleur si belle,

Mais dans le même instant une abeille cruelle

Ose blesser ce Dieu charmant;

Je me meurs, je succombe à ma douleur mortelle,

Dit à Venus l'Amour en soupirant.

Vénus sourît -- de sa douleur amere,

Elle guerit bientôt sa blessûre légere;

Et par ces mots appaise son tourment.

Charmant vainqueur tu nous exposes

A des maux cent fois plus pressants;

Par les peines que tu ressens

Juge des maux que tu nous causes.

Tes traits puissant Dieu des Amours

Font ressentir des peines plus cruelles,

Ils portent dans les cœurs mille atteintes mortelles

Que tu ne gueris pas toujours.